Section nucléaire militaire : séminaire « Ethique et armes nucléaires »

Ecole normale supérieure (Ulm), Centre interdisciplinaire d’études sur le nucléaire et la stratégie
Programme de l’année 2017 / 2018

a) Format
Ce séminaire se déroulera sur l’ensemble de l’année, sous la forme de dix séances de deux heures, à raison d’une par mois, le mercredi de 18h à 20h. Il sera animé conjointement par Nicolas Roche (Ecole normale supérieure), Jean-Baptiste Jeangène Vilmer (IRSEM / Sciences Po) et Hubert Tardy- Joubert (Paris Ouest Nanterre La Défense / Sophiapol). Il se présentera sous la forme d’une première série de quatre cours au premier semestre puis d’ateliers de recherche et de réflexion collective au deuxième semestre, autour d’intervenants extérieurs et de lecture commentée de textes clés.

Contact : frederic.gloriant@ens.fr

Les séances se déroulent de 18h à 20h, au 29 rue d’Ulm (salle 236)

b) Présentation générale
Les armes nucléaires, par leurs effets physiques et les représentations qui les entourent, posent aux
démocraties depuis 1945 un dilemme moral fondamental. La période qui s’étend de 1945 à 1991 voit
ainsi se multiplier, notamment en Occident, les interrogations et questionnements, philosophiques,
religieux et conceptuels, sur la moralité, l’immoralité ou l’amoralité de la dissuasion nucléaire. Depuis
la fin de la Guerre froide, avec la disparition de la menace totalitaire soviétique et plus encore depuis
la fin des années 2000, les débats théoriques qu’elle suscite ont pris un nouveau tour, plus
moralisateur, plus absolu, plus accusatoire. Ces dernières années, alors que le spectre d’une guerre
majeure a été ranimé en Europe par les provocations russes et en Asie par l’accélération des
programmes nucléaire et balistique nord-coréens, cette interrogation se fait plus pressante. Ce
séminaire de recherche se propose de revenir aux questions de fond que pose la menace d’une arme
de destruction massive telle que l’arme nucléaire pour une démocratie moderne, en mêlant
approche scientifique et théorique, interrogation philosophique et éclairage historique. Il vise à
appliquer à des objets précis – les armes et doctrines nucléaires – les notions et théories employées
par ailleurs pour penser l’éthique de la guerre et des conflits, ainsi que les catégories philosophiques
fondamentales qui organisent la pensée morale.


Déroulé et programme
Premier semestre : Panorama historique et philosophique de l’éthique des armes nucléaires
Mercredi 27 septembre / Séance n°1 – Introduction historique et technique au problème moral des
armes nucléaires
Le contexte actuel manifeste une disjonction entre, d’une part, la visibilité renouvelée des stratégies
nucléaires et, d’autre part, la montée en puissance ces dernières années d’une mise en question
normative de ces armes, sur le plan moral et juridique, dont la dernière étape est l’élaboration aux
Nations Unies d’un Traité d’interdiction des armes nucléaires. Afin d’éclairer ce phénomène, on fera
la généalogie croisée des évolutions de la stratégie nucléaire depuis 1945 et des étapes du débat
moral qui s’y rapportent. On rappellera ainsi quelques faits et concepts stratégiques indispensables à
la problématisation morale des armes nucléaires, s’agissant de trois domaines en particulier. L’arme
nucléaire tient d’abord sa singularité stratégique et historique des effets dévastateurs de son emploi,
démontrés à Hiroshima et Nagasaki. Depuis 1945, toutefois, de nombreux concepts différents d’arme nucléaire ont été développés qui ouvrent la possibilité d’usages différents. Pour un esprit français,
arme et dissuasion nucléaires se confondent généralement, mais l’histoire de l’ère nucléaire militaire
montre que des doctrines très différentes, y compris d’emploi, ont été adoptées. Enfin, à la croisée
de ces deux aspects technologiques et stratégiques, des options diverses de ciblage, c’est-à-dire de
choix de cibles pour les armes, ont été développées par les grands Etats nucléaires. L’histoire du
questionnement moral sur les armes nucléaires est liée à ces évolutions technologiques et
stratégiques. On en rappellera les principales étapes afin de mettre en lumière cette relation de
détermination réciproque. On pourra alors proposer un premier examen des critères du droit
international humanitaire (proportionnalité, discrimination) mobilisés par les partisans de l’abolition des armes nucléaires. On conclura cette séance par une cartographie de l’ensemble des questions morales que posent les armes nucléaires, rapportées aux distinctions de l’éthique analytique entre méta-éthique, éthique normative et éthique appliquée aux relations internationales et à la guerre.
Cet essai de systématisation nous permettra à la fois de situer une question fondamentale dans l’histoire du débat éthique de ces dernières décennies – les caractéristiques de l’arme nucléaire font-elles voler en éclat les théories de la guerre juste ? – sans pour autant limiter notre enquête à cette question et aux critères d’évaluation morale qu’elle mobilise.
Mercredi 11 octobre / Séance n°2 – Rationalité éthico-politique et dissuasion
On s’intéressera lors de cette séance au concept de dissuasion lui-même, au type de relation
politique qu’il implique et à la morale qu’il postule. On a coutume de dire des armes nucléaires
qu’elles sont des armes politiques en raison de leur dimension stratégique et de l’autorité qui décide
de leur usage. Pour autant, la dissuasion entendue comme régulation politique de l’hostilité ne naît
pas avec l’âge nucléaire. En un sens, elle est consubstantiellement liée à l’idée même d’organisation
politique. C’est cette relation entre logique dissuasive et rationalité politique que l’on examinera au
travers de certains modèles classiques que nous offre l’histoire de la philosophie. De cette manière,
on souhaite à la fois éclairer certains des postulats normatifs à l’œuvre dans les stratégies de
dissuasion nucléaire et déterminer la singularité de l’efficacité dissuasive de ces armes.
Mercredi 15 novembre / Séances n°3 – Les critères de la guerre juste appliqués à l’arme nucléaire
(autorité légitime, intention)
Au cœur des théories de la guerre juste développées depuis Saint Augustin et Saint Thomas d’Aquin,
figurent les notions d’autorité légitime et d’intention. Certains stratégistes et philosophes ont pu
estimer que l’arme nucléaire, par ses caractéristiques fondamentalement différentes, faisait voler en
éclat les grandes catégories traditionnelles de l’éthique de la guerre. Qu’en est-il exactement et que
nous enseignent les grands penseurs de la guerre en la matière ? S’agissant de l’autorité légitime, on
s’intéressera notamment à la compatibilité de la dissuasion nucléaire avec les principes d’une
éthique démocratique. On examinera ensuite les paradoxes moraux propres à l’intention dissuasive
selon qu’on l’envisage d’un point de vue déontologiste ou conséquentialiste.

Mercredi 13 décembre / Séance n°4 – Ontologie morale et théorie de l’Histoire : du bien et du mal
rapportés à l’arme nucléaire
L’arme nucléaire a parfois pu être caractérisée comme un mal absolu, intrinsèque, en raison de ses
effets dévastateurs. Elle a pu aussi être qualifiée de mal acceptable de façon transitoire tant que
subsistait la menace d’une puissance totalitaire soviétique en Europe et à condition que l’objectif de
sa suppression reste un horizon crédible. L’objectif de cette séance sera de prolonger la réflexion
issue de l’éthique normative en direction d’une problématisation cette fois méta-éthique de la
dissuasion nucléaire. Le concept de mal est-il légitime pour qualifier l’arme nucléaire et, si oui, faut-il
entendre celui-ci de façon substantielle et absolue ou dialectique et relative, ce qui présuppose une

certaine conception du processus historique ? Les réflexions de nature théologique depuis 1945 se
sont en particulier portées sur ce dilemme moral de l’arme elle-même, en dehors de toute
considération liée aux doctrines. On s’intéressera d’abord à ces évolutions théologiques et à la
manière dont elles mobilisent le concept de mal nécessaire. On examinera ensuite la manière dont
l’ontologie morale peut éclairer la discussion contemporaine entre dissuasion et désarmement
rapportée à la paix comme Idée régulatrice des relations internationales.

Deuxième semestre : Pour une théorie morale de la dissuasion nucléaire

Le second semestre sera consacré à l’étude de différents textes et arguments consacrés aux
problèmes moraux des armes nucléaires, à chaque fois dans un contexte politique et stratégique
déterminé. On suivra une progression chronologique des débuts de la guerre froide aux théories
contemporaines en alternant commentaires d’œuvres et discussion autour de la communication d’un
invité extérieur. Une anthologie des textes étudiés à chaque séance sera fournie en début de
semestre.
Programme indicatif :
Séance n° 1 – Autour de Bertrand Russel et Karl Jaspers : premières réflexions morales sur l’âge
nucléaire
Séance n°2 – Raymond Aron, les aroniens et la stratégie nucléaire : qu’est-ce que la morale de la
sagesse ?
Séance n°3 – Michael Walzer et les critères de la guerre juste appliqués aux armes nucléaires
Séance n°4 – Le débat français dans les années 1980 : crise des euromissiles et antitotalitarisme
Séance n°5 – Le catastrophisme éclairé : autour de Hans Jonas, Günther Anders et Jean-Pierre Dupuy
Séance n°6 – Autour de Michael Quinlan : impératifs stratégiques, positions théologiques et
contraintes morales
Séance n°7 – Les conditions d’une morale de la dissuasion nucléaire
Cette dernière séance aura pour objectif de conclure et de synthétiser l’ensemble des travaux
précédents, en essayant d’examiner si certaines armes nucléaires ou certaines doctrines nucléaires,
par leurs caractéristiques propres, pourraient soulever des paradoxes ou des dilemmes moraux
moindres que d’autres. Ou faut-il au contraire refuser ces distinctions comme inopérantes et
inutiles ? Que conclure sur la moralité, l’immoralité ou l’amoralité de la dissuasion nucléaire pour
une démocratie moderne comme la France ? Ce qu’on souhaite interroger ici, c’est la tension éthique
entre la normativité démocratique et libérale et la stratégie du possible recours à une arme de
terreur.