I. Intérêt scientifique du groupe de travail

Les conditions environnementales et climatiques constituent des éléments intemporels de la stratégie militaire. Les questions de topographie des sites et d’accès aux ressources vitales (Schneider 2006) et de climat et de déroulement des batailles (Pagney 2008) soulignent des liens historiques entre actions militaires et environnement. De même, des recherches scientifiques et militaires ont été menées pour utiliser la nature comme arme, contribuant, par ailleurs, au développement d’un discours alarmiste en matière d’environnement (Hamblin 2013). Toutefois, si les préoccupations des militaires en matière d’environnement et de climat ne sont pas récentes, on observe un renouvellement des inquiétudes en matière d’écologie après la fin de la guerre froide et dans un contexte de restriction budgétaire. En effet, à partir des années 1980, et de manière croissante dans les années 1990, les réflexions des états-majors en matière d’environnement, aux États-Unis et au Royaume Uni en particulier, se sont multipliées. Plus récemment, les stratégies nationales militaires de développement durable (Garrett, 1996 ; Boulanger, 2010 ; Light 2014), le développement de la géostratégie de l’environnement (Coulloume-Labarthe, 2008 ; Boulanger, 2015), les tentatives d’anticipation des risques climatiques (Pagney, 2011 ; Briggs, 2012 ; Brzoska, 2015) sont autant de manifestations de l’intensification de l’intérêt du monde de la défense pour l’environnement et le climat.

Au sein des études sur la sécurité, l’intérêt pour les questions environnementales est aussi un phénomène relativement récent. Au cours des années 1990, l’influence des phénomènes environnementaux (raréfaction des ressources, dégradation des sols, changement climatique) sur l’instabilité et les insécurités a particulièrement retenu l’attention. Le travail fondamental de T. Homer-Dixon sur les ressources naturelles et les conflits armés (1991 ; 1999) a été suivi d’une importante littérature complémentaire et parfois critique, qui s’est focalisée sur des cas d’étude précis. Ces cas analysent par exemple le rôle du changement climatique dans l’éruption du Printemps Arabe (Johnstone, Mazo 2011, Malm 2014), ou encore questionnent les interactions complexes entre les sécheresses, les migrations forcées, les réponses gouvernementales inadéquates et le déclenchement de la guerre civile en Syrie (Gleick, 2014, Kelley et al, 2015).

En complément des premiers travaux focalisés sur l’épuisement des ressources et les conflits armés, les recherches sur les différentes dimensions de la sécurité environnementale – sécurité nationale, internationale, humaine et écologique – se sont multipliées. La reconnaissance des dimensions environnementales de la sécurité a rassemblé une forme de communauté de recherche réunie autour des concepts de « diplomatie environnementale », « consolidation environnementale de la paix » et « construction environnementale de la paix » (Conca, Dabelko 2002, UNEP 2009, Maas, Carius, Wittich 2013). Son objectif est triple : elle étudie les conséquences des conflits armés sur l’environnement, le rôle des questions environnementales dans le déclenchement et la poursuite des conflits armés, et l’utilisation de l’environnement comme plateforme de coopération et de consolidation de la paix. En dépit de ses efforts, qui sont parvenus à attirer l’attention des responsables politiques, et de la multiplication des cas d’étude, cette communauté scientifique n’a pas produit d’avancées analytiques significatives susceptibles de servir de grille de lecture pour la recherche et pour les décideurs.

En parallèle de ces approches, la pensée critique a émergé au sein de l’écologie politique, de la géographie critique et des études critiques de sécurité pour contester les modèles qui lieraient trop facilement les enjeux environnementaux aux problèmes d’insécurité. Ces approches se focalisent sur d’autres questions. Tout d’abord, elles s’interrogent sur les acteurs touchés par ces insécurités, en particulier les populations vulnérables et la planète elle-même plutôt que l’Etat nation (Barnett, 2001 ; Dalby 2002, 2009). Elles étudient également les dimensions historiques, matérielles et spatiales des « menaces environnementales », en prenant en compte l’héritage colonial, les dynamiques de pouvoir et la coexistence de la coopération et du conflit à travers le temps (Le Billon, 2001 ; Mirumachi, 2015). Enfin, la recherche sur la sécurisation de l’environnement déconstruit le cadrage sécuritaire. Elle vise à comprendre comment et pourquoi un enjeu environnemental est considéré comme relevant de l’agenda sécuritaire : elle interroge les intérêts politiques qui motivent les discours alarmistes et attire l’attention sur les risques découlant de raccourcis simplistes entre environnement, climat et sécurité (Floyd, 2010, McDonald, 2011, von Lucke et al, 2017, Maertens, Baillat 2017).

En dépit d’objets de recherche communs et de tentatives de combiner différentes approches (Floyd, Matthew 2013), ces communautés se croisent peu et ce champ reste très fragmenté, en raison du cloisonnement disciplinaire et institutionnel, mais aussi du système de publication académique. L’objectif de cette section est précisément d’offrir un espace de dialogue interdisciplinaire, afin de permettre aux différents acteurs et chercheur.e.s s’intéressant à ces questions de se rencontrer et de contribuer à la reconnaissance des aspects environnementaux de la guerre et de la stratégie. Elle a pour vocation, dans le prolongement de la mission de l’AEGES, d’approfondir le lien entre le monde universitaire et les acteurs civils et militaires concernés, et de contribuer à la structuration des études sur la guerre et la stratégie en France.

II. Activités pour 2018

Dès la création du groupe de travail : mise en place d’une veille scientifique sur le site de l’AEGES afin de relayer les appels à publication, manifestations scientifiques et publications académiques relatives aux aspects environnementaux de la sécurité, de la guerre et de la stratégie.

Première quinzaine d’octobre 2018 : Journée d’étude au Centre de Recherches Internationales (CERI) pour cartographier le champ autour des thématiques du groupe, dresser un bilan des connaissances actuelles et envisager des collaborations concrètes pour participer à une meilleure diffusion de ces travaux et à l’élaboration de projets collectifs. L’appel à participation sera diffusé à la fin du mois d’avril, et la deadline pour la réception des propositions est fixée au 15 juillet. Cette première journée permettrait de délimiter le champ dans l’optique d’une publication collective sur les questions d’environnement et de défense (maison d’édition potentielle : CNRS Editions).

Journée d’étude « Environnement, climat, sécurité et défense », CERI, octobre 2018

Décembre 2018 : Constitution d’un panel et de posters pour le congrès de l’AEGES, avec des intervenants issus de la journée d’étude organisée en octobre ou contactés directement pour présenter leurs travaux ou engager la discussion.

III. Responsables du groupe de travail

Alice Baillat est chercheuse à l’Institut des Relations internationales et stratégiques (IRIS), où elle travaille pour l’Observatoire géopolitique des enjeux des changements climatiques en termes de sécurité et de défense (contrat-cadre avec la DGRIS). Ses travaux portent également sur la diplomatie climatique du Bangladesh. Elle est en outre docteure associée au CERI/Sciences Po, où elle co-anime le groupe de recherche sur l’environnement et les relations internationales.

Adrien Estève est doctorant en science politique à Sciences Po, rattaché au Centre de Recherches Internationales (CERI). Sa thèse étudie l’émergence des problématiques environnementales et climatiques dans les politiques de défense et les doctrines militaires, en France et aux Etats-Unis. Il co-organise le groupe de recherche sur l’environnement et les relations internationales au CERI. Il a en outre été jeune chercheur invité au département de science politique de Columbia University.

Lucile Maertens est maître-assistante en relations internationales à l’Université de Lausanne. Elle est également chercheuse associée à Sciences Po-CERI, CNRS, où elle co-supervise un séminaire de recherche sur l’environnement et les relations internationales. Ses travaux portent sur l’action des organisations internationales dans les domaines de l’environnement et de la sécurité internationale. Elle conduit actuellement un nouveau projet de recherche sur l’action de l’ONU en Haïti.

Contact : adrien.esteve@sciencespo.fr