Argumentaire scientifique
Le fait numérique est une évolution importante dans le domaine de la guerre et la stratégie : il est à la fois espace de conflictualité (cyberattaques, désinformation, guerre de l’information…) et vecteur de transformations socio-techniques pour les acteurs des relations internationales. Le fait numérique modifie ainsi le conflit, comme pratique, structure sociale et comme idée. Il implique également une dynamique nouvelle dans le recrutement, la formation et la construction des carrières des hommes et des femmes civils comme militaires appelés à s’y confronter. Ainsi, il influence grandement la manière de concevoir, représenter et se représenter le conflit.
Sur le plan des pratiques, les technologies informatiques matérielles et logicielles (dont les ordinateurs, routeurs, téléphones mobiles, satellites, drones, ou les communications sécurisées, systèmes d’alerte et de commandement) redéfinissent l’espace et le temps du combat par la mise en réseau généralisée des acteurs, des capteurs et des systèmes d’armes. Dans les conflits, le temps stratégique se contracte par conséquent : la décision cherche à devenir quasi instantanée, et les opérations s’inscrivent dans une continuité de flux. Les cyberattaques, les frappes coordonnées par GPS ou les campagnes d’influence en ligne suppriment également la frontière entre guerre et paix, entre front et arrière. Les technologies numériques favorisent ainsi des formes d’asymétrie dans les conflits en facilitant l’émergence de nouveaux modes d’action pour les acteurs.
Le fait numérique inscrit tout conflit dans une infrastructure socio-technique globale. La distinction entre mondes civil et militaire en devient floue. Les infrastructures critiques et services essentiels aux populations sont devenus à la fois des cibles et un objet nouveau pour la sécurité nationale, tandis que les conflits se déroulent dans des espaces partagés. Cette civilianisation des conflits étend la gestion du risque et du renseignement à toutes les sphères du quotidien.
Les données sont aussi devenues des ressources stratégiques : elles structurent le pouvoir politique, économique et militaire. En tant que vecteur de transformations socio-techniques, le numérique met aussi à l’épreuve les frontières politiques des États et leur souveraineté dans le domaine de l’information, bouleversant ainsi leurs modes d’action, de prises de décision et de coopération, en faisant des acteurs non étatiques, en particulier les entreprises (opérateurs et fournisseurs d’accès à l’Internet, GAFAM, BATX etc.), des parties prenantes des normes de fonctionnement mondiales de l’Internet et des applications numériques, d’abord à travers des organisations de coopérations multipartites telles que l’ICANN, mais aussi en réaction à leurs pratiques, qui obligent à définir ou à redéfinir les règles internationales de la guerre et du conflit[1]. La conflictualité impose également une reconfiguration des normes juridiques pour adapter l’espace numérique saisi par le droit international et les législations nationales et régionales. Elle conduit, de facto, à des recompositions d’alliances à l’échelle internationale sur la base d’intérêts partagés ou d’une conception commune de l’usage du cyber espace.
Enfin, sur le plan épistémologique, le numérique change la manière de penser la conflictualité. Il permet de nouveaux modes de simulation du conflit et donne une place nouvelle au champ des perceptions et des représentations. Le numérique et le cyberespace sont ainsi devenus un domaine et un milieu essentiels de la conflictualité, tandis que la conflictualité elle-même devient une condition structurelle du fait numérique.
Les activités du pôle
Dans le cadre de l’Association pour les études sur la guerre et la stratégie (AEGES), ce pôle « Technologies numériques et conflictualités » a ainsi pour vocation de fédérer les chercheuses et chercheurs travaillant sur les transformations contemporaines de la guerre et de la stratégie à l’ère numérique. Pluridisciplinaire et ouvert à l’ensemble des disciplines du champ des études stratégiques, il entend rassembler, au-delà des disciplines et des approches, celles et ceux qui s’intéressent aux multiples formes de conflictualités liées aux technologies numériques, du cyberespace en général en passant par les systèmes d’armes connectés et l’intelligence artificielle. Ce pôle vise enfin à créer un espace de dialogue durable entre les mondes académique, institutionnel et opérationnel, afin de croiser les regards, mener des travaux en commun et faire émerger une compréhension commune des enjeux stratégiques du numérique dans la défense et la sécurité internationales.
Objectifs :
- Structurer un réseau de recherche pluridisciplinaire autour des questions numériques, en lien avec d’autres pôles de l’AEGES.
- Favoriser un dialogue entre recherche académique et pratiques autour des enjeux numériques.
- Produire en commun (événements, publications).
- Construire une cartographie partagée et pluridisciplinaire des approches françaises et internationales sur les questions numériques et les conflictualités.
Thématiques :
Pour la période 2025-2027, le pôle proposera la liste suivante de thématiques de travail. Cette liste n’est pas limitative et le programme de recherche pourra s’adapter en fonction des projets proposé par les membres du pôle :
- Souveraineté numérique et dépendances
- Numérisation et forces armées
- Intelligence artificielle
- Risques cyber et dissuasion nucléaire [en commun avec le pôle sur les questions nucléaires]
Livrables :
- Proposition de sections thématiques lors du prochain congrès de l’AEGES.
Une section thématique par thématique de travail retenue. - Publication d’un dossier dans une revue à comité de lecture.
Les porteurs
- Yves Auffret, docteur en Science Politique, chercheur à l’IRSEM, yves.auffret@irsem.fr
- Marie-Gabrielle Bertran, docteure en Géographie, chercheure post-doctorale au CIENS, ENS-PSL, marie-gabrielle.bertran@ens.psl.eu
- Benoît Lopez, maître de conférence en Droit privé de l’Université Versailles Saint-Quentin, détaché à l’École de l’air et de l’espace, benoit.lopez@ecole-air.fr
[1] La publication du Manuel de Tallinn en 2013 (préparé entre 2009 et 2013) et ses nouvelles éditions en 2017 (préparée entre 2013 et 2017) et 2027 (la finalisation du manuscrit devrait avoir lieu en 2026 et sa publication en 2027), le montrent. Il a été pensé en effet comme un guide international pour l’application du droit international (notamment du droit humanitaire et du droit des conflits armés) au cyberespace, à l’initiative du Centre d’excellence de l’OTAN pour la cyberdéfense coopérative (CCDCOE) en Estonie.
