Présentation du pôle

La création d’un pôle thématique « Guerre et genre » au sein de l’AEGES s’inscrit dans la continuité de l’initiative portée depuis plusieurs années par le groupe de travail du même nom. Elle répond à un double impératif :

  • Élargir et approfondir l’analyse critique des études stratégiques par le recours au genre comme outil d’analyse,
  • Structurer un réseau de chercheur·e·s dont les travaux sont encore dispersés en France et à l’international.

1. Le genre comme outil heuristique et critique

Le genre constitue un instrument indispensable pour interroger, et parfois, dénaturaliser les phénomènes guerriers et stratégiques. En éclairant la manière dont les rôles, normes et représentations sexuées façonnent les institutions militaires, les politiques de défense, les pratiques combattantes ou encore les mémoires de guerre, il permet de dépasser une lecture traditionnelle encore trop restrictive sur le plan du savoir et de l’expérience.

Sur le plan méthodologique, le genre invite à mobiliser plusieurs approches, combinant notamment sociologie, histoire, anthropologie, science politique, études culturelles et littéraires. Il favorise ainsi l’ouverture interdisciplinaire et la mise en dialogue d’objets de recherche traditionnellement cloisonnés.

2. Une thématique transversale et fédératrice

La question du genre traverse les principaux champs de recherche en études de la guerre :

  • Production de discours et légitimation de la guerre (politiques, militaires, scientifiques, religieux, culturels) ;
  • Structuration des doctrines et pensées stratégiques (rapport entre masculinité/héroïsme et culture militaire, rôle du féminin dans les représentations de l’ennemi ou de la nation) ;
  • Expérience de la guerre (place des femmes et des hommes dans les conflits, vécus différenciés du champ de bataille, de l’exil, de la mémoire et du post-conflit) ;
  • Politiques de sécurité et de défense (intégration des femmes dans les forces armées, politiques publiques autour de la protection ou de la participation des populations civiles) ;
  • Processus de paix et reconstruction post-conflit (impact de la présence des femmes dans les processus de paix, intégration des enjeux genrés dans les politiques de reconstruction) ;
  • Représentations culturelles (films, romans, jeux vidéo, arts visuels), qui participent à la construction sociale des identités genrées en temps de guerre ;
  • Religion et conflictualité (analyse des guerres saintes et des discours religieux au prisme des rapports de genre).

3. Une vocation inclusive et formatrice

Le pôle entend contribuer à l’intégration des jeunes chercheur·e·s, en particulier des chercheuses, dans le champ encore très masculinisé des études stratégiques. Il vise à :

  • Attirer davantage de femmes vers l’AEGES et les études de sécurité ;
  • Constituer un espace de soutien et de valorisation de leurs travaux ;
  • Réfléchir aux pratiques de recherche, aux terrains et aux contraintes spécifiques rencontrées par les chercheuses dans leur parcours académique et professionnel.

Enfin, le pôle souhaite développer une réflexion épistémologique critique sur la manière dont le genre influence non seulement les objets d’étude, mais aussi les pratiques et trajectoires de recherche. Cette dimension réflexive renforcera la cohérence scientifique et humaine du collectif.

Axes de recherche envisagés

Les activités du pôle thématique seront structurées autour de deux axes scientifiques principaux, présentés ci-après. Toutefois, eu égard à la configuration actuelle du champ des études féministes des relations internationales et de la sécurité en France, dont le degré d’institutionnalisation demeure limité, le pôle thématique veillera à maintenir une ouverture méthodologique et théorique permettant l’intégration de travaux et d’approches ne relevant pas directement des axes définis. Ces derniers ne sauraient donc être envisagés comme exhaustifs ni exclusifs, mais constituent une orientation scientifique générale appelée à évoluer et à s’enrichir au regard des dynamiques de recherche existantes et émergentes.

Axe 1 – Les contributions méthodologiques des études de genre aux études de la guerre et de la sécurité

En théorie des relations internationales (RI), le Troisième Débat a ouvert des perspectives de redéfinition des acteurs centraux des RI, mais également de leurs objets d’étude privilégiés, au premier rang desquels figurent la guerre et la sécurité. Dans ce contexte, les travaux de l’École de Copenhague, et notamment ceux d’Ole Wæver, ont contribué à renouveler en profondeur le champ des études de sécurité. Ils ont permis non seulement d’élargir les études sécuritaires, mais aussi d’interroger plus largement la manière dont les objets de sécurité émergent et dont on justifie le recours à la violence.

Sur ce point, les apports méthodologiques des approches féministes constituent un atout encore trop peu visible. Celles-ci confèrent une réelle crédibilité aux approches post- positivistes à travers un fort ancrage empirique. Cet ancrage dans le réel représente une opportunité de recherche pour celles et ceux qui travaillent sur les processus de légitimation du recours à la force armée. Il permet également de proposer, face aux approches positivistes comme à certaines lectures postmodernes, une démarche de recherche capable de produire des analyses empiriquement fondées et méthodologiquement robustes.

Afin d’alimenter ce débat et de contribuer à rendre plus visibles ces travaux, ce groupe de travail propose de réunir des chercheuses et chercheurs autour de la problématique suivante : quelles sont les contributions méthodologiques des études de genre aux études critiques de la guerre et de la sécurité ?

Dans cette perspective, ce groupe de travail a pour objectif de rassembler des chercheur·e·s

issu·e·s de disciplines différentes, travaillant sur des objets de sécurité et les interrogeant à l’aune du genre. Il s’agira de mettre en lumière les outils analytiques et les cadres méthodologiques qu’ils et elles mobilisent, afin de réfléchir collectivement à la manière dont ces approches peuvent être articulées à l’étude de la guerre et des phénomènes sécuritaires.

Axe 2 – Reconfigurations et résistances des politiques étrangères féministes face à l’intensification de la conflictualité internationale

Le second axe de ce pôle thématique s’intéresse à l’intégration des considérations stratégiques et militaires dans l’analyse féministe des politiques étrangères. Il s’agira ainsi d’examiner tant les politiques étrangères et diplomaties se revendiquant explicitement comme féministes — développées suite à l’initiative suédoise de 2014 — que celles qui, sans adopter cette qualification, intègrent néanmoins des considérations genrées. Cet axe vise dès lors à contribuer à la production de connaissances sur un objet encore insuffisamment exploré au sein de ce sous-champ en cours de structuration, tout en alimentant une réflexion stratégique plus large dans un contexte international marqué par l’intensification de la conflictualité.

Plusieurs angles d’analyse sont ainsi mobilisés pour appréhender ces enjeux, organisés autour de deux perspectives distinctes, à la fois opposées et complémentaires. La première, qui s’inscrit en rupture avec toute essentialisation pacifiste des femmes, propose une réflexion sur les possibles modalités d’articulation entre les politiques de défense et les objectifs féministes. La seconde, qui réfute la compatibilité entre militarisation et projets féministes, s’attache à interroger les stratégies de résistance développées par les mouvements féministes dans des contextes de montée de la conflictualité régionale et/ou internationale.

La première approche proposée s’attache à l’analyse des tensions éthiques, morales et normatives sous-jacentes à l’intégration d’éléments relevant de la défense et de la militarisation au sein de politiques étrangères se revendiquant féministes. Cet angle d’analyse, articulant approches théoriques et analyses empiriques, interroge les difficultés de conciliation entre les objectifs portés par les politiques étrangères féministes et les impératifs stratégiques de (re)militarisation. Il vise ainsi à examiner si, et selon quelles modalités, une politique étrangère féministe peut intégrer des enjeux de défense tout en préservant les valeurs qui la fondent. L’articulation avec d’autres agendas normatifs à préserver — notamment celui de la lutte contre le changement climatique, central dans les perspectives écoféministes — constitue à cet égard un enjeu majeur. Cette réflexion entend ainsi contribuer tant à une théorisation féministe de la guerre qu’à l’analyse de la participation active des femmes aux différentes échelles stratégiques, qu’elles soient politiques, militaires ou institutionnelles.

Un second volet d’analyse se propose d’examiner les stratégies de résistance mises en œuvre par les réseaux féministes, aux échelles locale et transnationale — qu’ils relèvent de la société civile ou du politique — afin de préserver et de promouvoir les acquis féministes dans des contextes d’intensification de la conflictualité internationale. S’inscrivant dans une perspective qui récuse la possibilité d’articuler politiques étrangères féministes et enjeux militaires, cette approche privilégie une lecture genrée de la conflictualité internationale et des dynamiques de paix. La place occupée par les réseaux féministes dans les mobilisations en faveur de la paix constitue ainsi un objet central d’analyse, au même titre que les stratégies d’adaptation déployées pour maintenir et défendre les acquis féministes face aux reconfigurations sécuritaires contemporaines.

Les responsables du pôle

Marina Bousquet, marina.bousquet@u-bordeaux.fr

Lydie Thollot, lydie.thollot@competences-developpement.fr

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