Présentation du pôle

L’arc s’étendant de l’Arctique à l’Indopacifique via l’Europe, la Méditerranée orientale, le Moyen-Orient et la mer Rouge, est le théâtre de tensions et confrontations armées, exacerbées depuis la relance du conflit ukrainien. Or, tous ces espaces servent d’interface entre l’Europe et l’Asie, mettant au centre des intérêts les flux commerciaux, énergétiques et numériques (qui concernent donc à la fois les routes terrestres, les voies maritimes, les câbles et tubes sous-marins), dont le contrôle est un enjeu stratégique majeur. Cela pose la question de l’articulation entre connectivité et conflictualité : les flux peuvent devenir facteur de conflictualité avant de devenir facteur de paix et de prospérité, mais aussi livrer de précieuses indications sur les futurs équilibres régionaux et internationaux.

L’exemple ukrainien est éloquent : un enjeu majeur de ce conflit est de savoir si l’Ukraine sera placée dans l’orbite infrastructurel européen ou russe. Cela pousse l’Occident à renforcer la ligne de fracture Nord-Sud (« Corridor Vertical » Égée-Baltique, Initiative des Trois Mers et autres) en fond d’incertitude sur les futurs équilibres stratégiques en mer Noire. En miroir, la Russie et la Biélorussie, qui voient également se profiler le spectre d’une mer Baltique de moins en moins hospitalière pour leurs flux, redynamisent la Route Maritime du Nord et le corridor international Nord-Sud (INSTC) reliant la Russie européenne à la mer d’Arabie puis l’Inde via la mer Caspienne et l’Iran.

Au Proche et Moyen-Orient (Gaza, Syrie, Liban, Iran), la conflictualité concerne in fine la réorganisation à grande échelle de cette région-pivot reliant Europe et Asie. Le scénario de la domination d’un axe irano-syrien capable d’obstruer la connectivité euro-asiatique semble désormais éloigné, au profit d’un Israël qui servirait d’interface maritime principal entre l’Asie et la Méditerranée orientale, donc l’Europe. En revanche, la nouvelle rivalité turco-israélienne qui se cristallise en Syrie et, de plus en plus, en Méditerranée orientale, revêt des enjeux similaires.

En Eurasie centrale, le Corridor Médian (« Middle Corridor »), qui relie la Chine à l’Europe via l’Asie Centrale et le Caucase, profite de ces dynamiques simultanées en captant une part des flux ne passant plus par la Russie et la mer Rouge. À cet égard, le dénouement brutal du conflit arméno-azerbaïdjanais n’est pas fortuit et Erevan cherche désormais à normaliser ses relations avec son entourage pour ne pas rester en marge des bouleversements infrastructurels régionaux. La « TRIPP » (“Trump Route for International Peace and Prosperity”) censée résoudre la question épineuse de la connexion de l’Azerbaïdjan à son exclave du Nakhitchevan et, par-delà, à la Turquie et à la Méditerranée orientale, illustre bien les dynamiques en cours. D’autant qu’elle permet aux États-Unis de se positionner sur un point névralgique du Corridor Médian en vue d’acquérir un levier sur les flux continentaux chinois.

Dans la même logique, l’IMEC (India – Middle East – Europe Economic Corridor) reliant l’Inde à l’Union européenne via l’Arabie Saoudite, Israël, Chypre, la Grèce et l’Italie, permettrait de décroître la dépendance à l’égard de la Chine, d’où le soutien américain à cette initiative. En revanche, son nœud principal avec l’Europe est la Méditerranée orientale, où les tensions mises en sourdine par la focalisation européenne sur la Russie n’ont pas disparu. En effet, la doctrine géopolitique turque vise à acquérir de fait un droit de véto sur toute initiative de connectivité régionale, une ambition qui n’est pas partagée par les autres États de la région.

En Indopacifique, le « dilemme de Malacca » a été évoqué dès 2003 par la Chine, inquiète pour ses approvisionnements. Ont suivi des manœuvres sous le seuil de la conflictualité qui n’ont pas manqué d’accroître les tensions régionales. Même l’Australie s’est inquiétée début 2025 de circumnavigations de la marine chinoise autour du pays-continent et des liens que Pékin noue avec ses voisins du Pacifique – possiblement pour l’isoler, supposent les plus inquiets.

En résumé, ces exemples démontrent que l’un des enjeux géopolitiques et sécuritaires majeurs des années à venir pour l’Europe est la définition de ses relations avec l’Asie et l’Indopacifique, qui elle-même dépendra de l’ordre qui sera instauré dans les régions susmentionnées. La question de la connectivité est donc un facteur essentiel des recompositions en cours et un élément structurel de la future architecture sécuritaire de l’Europe et de ses régions limitrophes. L’actuelle « corridor-mania » consistant à annoncer ou lancer de nouveaux corridors reliant l’Europe à l’Asie est un symptôme de ce défi. En sus, elle met en exergue la corrélation croissante entre dynamiques continentales et maritimes, renvoyant ainsi aux questions de sécurité maritime, du fait de la maritimisation (ou conteneurisation) de la mondialisation et de la décontinentalisation croissante des flux énergétiques destinée à une Europe qui dépend donc de plus en plus de ses approvisionnements par mer. Plus que jamais, les détroits et voies de communication maritimes deviennent le théâtre d’enjeux qui, sans verser dans le conflit, donnent lieu à une multiplicité de manœuvres hybrides (ou « Grey Zones Tactics »), aussi bien en surface (avec garde-côtes, milices, navires scientifiques) que dans les profondeurs (câbles, drones, sous-marins, capteurs et détecteurs) ou sur les côtes par le biais d’investissements dans des infrastructures possiblement duales.

L’objectif de recherche de ce pôle thématique est donc d’éclairer l’articulation entre connectivité, conflictualité et mise en place des architectures sécuritaires régionales le long de la zone d’interface Europe-Asie.

Responsables du pôle

Eric Frécon, docteur en science politique, visiting fellow à l’Australian Strategic Policy Institute, ericfrecon@aspi.org.au

Aris Marghélis, docteur en droit international, chercheur à l’université de Salerne (Italie), amarghelis@unisa.it