Résultats du prix de thèse 2025 de l’AEGES

Le Jury du prix de thèse de l’AEGES, présidé par la professeure Julie Saada, vient de rendre son verdict. Il a attribué le prix de thèse à Mathilde Velliet pour son travail intitulé « Entre sécurisation et arsenalisation. La fabrique des politiques américaines de protection des technologies stratégiques face à la Chine (2009-2025) ».

Il a également décerné deux mentions spéciales : à la thèse de Mathieu Feunteun, intitulée « Coopérer par gros temps. La Marine nationale et ses deux alliés occidentales ‘Royal Navy et US Navy), 1945-1972 », et à celle de Louis Perez, portant sur « La régulation juridique internationale de l’intelligence artificielle militaire ».

La remise des prix a eu lieu lors d’une cérémonie organisée à Sciences Po le 18 juin 2026.

Lauréate : Mathilde Velliet, « Entre sécurisation et arsenalisation. La fabrique des politiques américaines de protection des technologies stratégiques face à la Chine (2009-2025) »

Résumé de la thèse : Au cœur de la compétition sino-américaine, la protection des technologies stratégiques (tels que les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, les technologies de l’information et la communication, etc.) est devenue un enjeu majeur pour les États-Unis. En l’espace d’à peine quelques années, l’objectif américain de « faciliter le commerce high-tech » avec la Chine s’est mué en un effort pour « ralentir l’adversaire » chinois. Comment expliquer cette évolution ? Si la compétition sino-américaine est un sujet largement traité, les dynamiques internes au gouvernement américain qui façonnent ces politiques restent relativement méconnues. Cette thèse comble cette lacune en proposant une plongée inédite au sein de l’administration et du Congrès, afin de décrypter les rouages des processus décisionnels qui façonnent les politiques de protection des technologies stratégiques américaines de janvier 2009 à janvier 2025. Le développement technologique de la Chine, interprété comme une menace multidimensionnelle pour les États-Unis, suscite un double besoin de protection : protection des infrastructures critiques américaines, et protection de la place des États-Unis dans le monde. La période étudiée est ainsi marquée par une expansion progressive du périmètre de la sécurité nationale américaine (« sécuritisation ») sous l’influence de certains acteurs gouvernementaux. Elle s’accompagne d’une expansion des instruments politiques (contrôle des exportations, restrictions sur les investissements, réglementation sur les applications mobiles ou les équipements de télécommunications, etc.) encadrant les flux de technologies, d’investissements et de données des États-Unis vers la Chine et inversement, renforçant la capacité américaine d’arsenaliser les interdépendances technologiques pour sécuriser leur primauté.

Dr. Mathilde Velliet est chercheuse au sein du Centre Géopolitique des Technologies de l’Institut français des relations internationales (Ifri) depuis septembre 2021. Ses travaux portent sur les enjeux internationaux liés aux nouvelles technologies, en particulier les politiques technologiques américaines ainsi que les relations entre les États-Unis et la Chine. Docteure en études anglophones de l’Université de Paris et l’Université d’Aix-Marseille, sa thèse a analysé les politiques américaines de protection des technologies stratégiques face à la menace chinoise sous les administrations Obama, Trump et Biden. Mathilde Velliet est diplômée d’un master en Études anglophones de l’École normale supérieure de Lyon et d’un master en Sécurité internationale de Sciences Po Paris.
Elle a notamment publié dans des revues à comité de lecture (« From Nonproliferation to Strategic Competition: US Export Controls and China » dans International Politics, janvier 2025), des revues spécialisées (Politique américaine, Politique étrangère, RAMSES, Sciences Humaines, Le Grand Continent) et des rapports de think tanks (sur la campagne américaine de déréglementation du numérique, les investissements américains et européens dans les technologies chinoises, ou la souveraineté numérique européenne vue des Etats-Unis).

Mention spéciale : Mathieu Feunteun, « Coopérer par gros temps. La Marine nationale et ses deux alliés occidentales ‘Royal Navy et US Navy), 1945-1972 »

Résumé de la thèse : En 1945, la Marine nationale est dans une situation de dépendance matérielle et opérationnelle vis-à-vis de la Royal Navy et de l’US Navy. L’enjeu pour la Marine nationale est alors de parvenir à enrayer son déclassement en tirant profit des relations entretenues avec ces marines. C’est sous la tutelle de la Royal Navy que les marins français se lancent dans l’apprentissage de la guerre navale moderne. Les années 1950 marquent un tournant avec l’intégration atlantique. Désormais, l’OTAN s’impose comme le cadre des relations navales. L’US Navy, qui s’était tenue à l’écart des affaires navales européennes depuis 1945, revient dans le jeu et concurrence la Royal Navy pour le leadership naval dans l’espace euro-atlantique. La Marine nationale s’engage pleinement dans cette entreprise interalliée, cherchant à se concilier les bonnes grâces des Américains et des Britanniques sans trop compromettre ses ambitions. Parallèlement, l’engagement français en Indochine et l’expédition de Suez mettent à l’épreuve ce trilatéralisme. En Indochine, la Royal Navy est le premier allié des Français, avant que l’US Navy, longtemps réticente à intervenir, ne finisse par apporter son soutien. À Suez, en 1956, la relation opérationnelle franco-britannique résiste au harcèlement de la VIe flotte. Ces épisodes marquent toutefois un tournant : en réexpérimentant le combat naval, la Marine nationale gagne en crédibilité tout en prenant conscience du coût d’une dépendance persistante à l’égard de ses deux alliés. Bien que l’OTAN soit indissociable de la renaissance de la Marine nationale, c’est dans ce cadre que les divergences entre alliés apparaissent. Les retraits des forces navales des commandements atlantiques, décidés par le général de Gaulle en 1959 et 1963, sont mal vécus par la Marine, qui s’empresse alors de conclure des accords de coopération afin de préserver une interopérabilité devenue incontournable. Parallèlement, les coopérations de nature matérielle et technologique avec l’US Navy se renforcent excepté dans le domaine de la propulsion navale nucléaire.

Mathieu Feunteun est docteur en histoire de la diplomatie, des relations internationales et des constructions européennes depuis juin 2025. Sa thèse, réalisée sous la direction du Professeur Olivier Forcade à Sorbonne Université, s’intitule Coopérer par gros temps. La Marine nationale et ses deux alliées occidentales (Royal Navy et US Navy) de 1945 à 1972.

Agrégé d’histoire-géographie, il enseigne actuellement en lycée. Il contribue à plusieurs revues comme la Revue historique des Armées ou encore la Revue d’histoire maritime. Il est intervenu lors de l’édition 2025 de la Journée d’histoire navale de l’École navale (Coopérer en mer avec ses alliés) ainsi qu’aux Rendez-vous de l’Histoire de Blois en 2022 (thème : la mer).

Ses recherches, à la croisée de l’histoire des relations internationales, de l’histoire navale et de l’histoire de la Défense, portent sur les coopérations militaires au XXe siècle notamment dans des contextes multilatéraux (UO, UEO, OTAN). Il est par ailleurs officier réserviste de la Marine nationale.

Mention spéciale : Louis Perez, « La régulation juridique internationale de l’intelligence artificielle militaire »

Résumé de la thèse : Cette thèse examine la pertinence du droit international public pour encadrer l’intelligence artificielle militaire. Constatant l’absence de règles juridiques internationales spécifiquement dédiées à cette technologie, elle s’articule en deux parties. La première partie est consacrée à l’interprétation du droit international existant à l’aune du cycle de vie de l’intelligence artificielle (développement, utilisation, responsabilités). La seconde partie porte sur l’émergence de nouvelles normes, tant non juridiques (techniques, économiques, éthiques, politiques) que juridiques (traités, coutume, principes généraux du droit, actes unilatéraux), ainsi que sur les interactions entre ces deux catégories normatives.
Ces deux parties sont structurées autour d’un cadre théorique critique reposant sur la confrontation de deux pôles opposés. D’un côté, un pôle humaniste, qui place l’être humain au centre de l’État et du droit. De l’autre, un pôle cybernétique, discipline fondatrice de l’intelligence artificielle, qui promeut une vision post-humaniste et postmoderne de l’État et du droit, pouvant aller jusqu’à leur remise en cause. Dans la première partie, ce cadre théorique permet de classer les différentes interprétations du droit selon leur orientation vers l’un ou l’autre de ces pôles : humaniste (déontologique, humanitariste, progressiste) ou cybernétique (utilitariste, militariste, traditionnelle). Dans la seconde partie, la prépondérance des normes non juridiques et le tarissement des sources classiques du droit dans ce domaine illustrent l’influence croissante du pôle cybernétique sur la régulation de l’intelligence artificielle militaire. Ainsi, la thèse met en évidence un déséquilibre entre ces deux pôles. Le pôle cybernétique tend à prévaloir, dans la mesure où il est porté par les acteurs dominants du développement et de l’utilisation de l’intelligence artificielle militaire.

Louis Perez est docteur et chercheur post-doctorant en droit public à l’Université Paris-Panthéon-Assas. Il a soutenu sa thèse sur « La régulation juridique internationale de l’intelligence artificielle militaire » (sous la direction du Pr. Julian Fernandez) et a récemment rejoint la Chaire en Études Stratégiques du Centre Thucydide (Université Paris-Panthéon-Assas) pour poursuivre ses recherches sur un projet relatif à l’intelligence artificielle militaire et aux technologies stratégiques.