Entretien avec

Lola Legrand-Sibeoni, docteure en histoire et archéologie des mondes anciens
Mention spéciale du prix de thèse 2021 de l’AEGES

Cette interview de Lola Legrand-Sibeoni a été réalisée par Laurent Capdetrey (professeur d’histoire grecque à l’université de Bordeaux Montaigne).

AEGES : « Lola Legrand-Sibeoni, vous venez de recevoir la mention spéciale du Prix Bastien Irondelle décerné par l’AEGES. Pouvez-vous vous présenter et évoquer votre parcours ?« 

Lola Legrand-Sibeoni : « Animée par un intérêt de longue date pour l’histoire, j’ai commencé mes études par une Licence d’Histoire Parcours Sciences Humaines à l’Université Paris IV – Sorbonne. J’ai par la suite réalisé un Master 1 en histoire contemporaine sur la “‘Commission de Gouvernement pour les Travailleurs’ et la classe ouvrière parisienne dans les journées de 1848” à l’Université Paris Nanterre. C’est au cours de cette première année de Master que j’ai découvert l’histoire des palais mycéniens (c. 1400-1200 a.C.) et de leur écriture, le linéaire B qui note une forme de proto-grec, grâce au séminaire que Pierre Carlier et Julien Zurbach animaient à l’École normale supérieure. Je fis le choix de suivre ce séminaire par curiosité pour cette civilisation, qui reste relativement méconnue, de l’âge du Bronze récent. Trois mois plus tard, passionnée par les perspectives au cœur des recherches et de l’enseignement de P. Carlier, en particulier sa volonté d’intégrer les palais mycéniens de la seconde moitié du IIe millénaire à l’histoire des cités grecques du Ier millénaire, j’allais le voir et je choisis de renforcer ma formation en grec ancien et en épigraphie dans la perspective d’un Master 2 sous sa direction. »

AEGES : « Pour quelle raison avez-vous décidé de faire thèse ? Et pourquoi avoir choisi l’histoire grecque ?« 

Lola Legrand-Sibeoni : « Pierre Carlier voyait loin : il commença par me parler de la nécessité de passer le concours de l’agrégation d’histoire, avant de poursuivre mes études dans le cadre d’un doctorat en histoire grecque. Parmi les sujets de thèse évoqués ce jour-là, l’un d’entre eux consistait à interroger la guerre sur le temps long, de l’époque des palais mycéniens (c. 1400-1200 a.C.) à l’aube de l’époque classique (c. 500 a.C.). P. Carlier y réfléchissait depuis plusieurs années en raison du renouvellement des sources, en particulier archéologiques, et des inflexions récentes de la recherche.

C’est dans cette perspective que j’ai travaillé, en Master 2, sur la guerre à l’époque des palais mycéniens d’après l’ensemble des textes en linéaire B de Cnossos et Pylos sous la direction de M.-F. Boussac et de J. Zurbach, alors que Pierre venait de nous quitter. Après avoir mené à bien ce Master, je préparai et obtins le concours de l’agrégation d’histoire l’année suivante. C’est au cours de cette préparation à l’agrégation que je fis une autre rencontre décisive : celle de Christel Müller, professeure d’histoire grecque, qui assurait la préparation au concours sur les diasporas grecques de l’époque archaïque à l’époque classique à l’Université Paris Nanterre. Passionnée par la dimension méditerranéenne qu’elle donnait au sujet, je lui demandai alors d’assumer la direction de ma future thèse.

J’ai élaboré les principaux axes de réflexion de mon projet de thèse au cours de mon année en tant que professeure-stagiaire dans l’Académie de Paris. J’ai voulu travailler sur une histoire de la guerre, entendue comme phénomène économique, social et politique, dans les sociétés grecques depuis l’époque des premières sources écrites jusqu’au seuil de l’époque classique. Je voulais considérer la guerre comme un moment particulier de la vie d’une communauté, un révélateur de ses conditions techniques, économiques, sociales et politiques propres, agissant en retour sur ces dernières. Il s’agissait donc d’embrasser un fait social total, et ce sur le temps long.

Consciente que mes recherches nécessiteraient de réaliser un inventaire des dossiers archéologiques et iconographiques pertinents, notamment des armes et des représentations de la guerre dans la céramique d’époque archaïque, j’ai soumis ce projet de thèse à l’École française d’Athènes dans la perspective d’un contrat doctoral fléché “Identités et conflits : dynamique et logique des sociétés et des espaces”. L’obtention de ce contrat (2014-2017) m’a permis d’avoir accès au terrain et aux réserves des musées grâce à de nombreux séjours en Grèce, mais aussi de tisser des relations avec le milieu archéologique athénien et grec.

Mes recherches doctorales ont également beaucoup profité des échanges avec J. Zurbach qui a assuré la continuité du travail engagé par P. Carlier, en collaboration avec Ch. Müller. Je dois à J. Zurbach l’intérêt qui est désormais le mien pour une perspective méditerranéenne dans laquelle les sociétés mycéniennes du IIe millénaire, comme les communautés grecques des âges obscurs et de l’époque archaïque, doivent être saisies.

Mon parcours universitaire a donc bénéficié d’un cadre académique riche, tant au sein de l’EFA qu’en tant que doctorante de l’Université Paris Nanterre, rattachée à l’École doctorale 395 “Milieux, Cultures et Sociétés du Passé et du Présent” (UMR 7041 ArScAn, équipe ESPRI-LIMC). C’est dans ce contexte que j’ai pu mener à bien mes recherches doctorales (2014-2020) et ai soutenu ma thèse, intitulée “Problèmes de la guerre en Grèce ancienne, de l’époque des palais mycéniens à la fin de l’époque archaïque (ca. 1400-500)”, devant un jury composé à parts égales d’historiens et d’archéologues spécialistes de la Grèce et de la Méditerranée orientale des IIe et Ier millénaires.

En somme, mon parcours universitaire et mon travail de thèse sont le fruit de plusieurs rencontres déterminantes, et des échanges qui s’en sont suivis. »

AEGES : « Comment vous projetez-vous dans l’avenir ? Quels sont les projets que vous aimeriez engager ?« 

Lola Legrand-Sibeoni : « Depuis 2017, j’ai eu la chance de pouvoir poursuivre mes recherches grâce à plusieurs contrats d’Attachée Temporaire d’Enseignement et de Recherche (A.T.E.R.). J’ai assuré avec enthousiasme les responsabilités d’enseignement en histoire antique, auprès d’étudiants de la Licence 1 au Master 2 inclus, d’administration et de recherche qui m’ont été confiées par plusieurs Universités : l’Université Paris Nanterre, l’UPJV d’Amiens, l’Université du Havre, et l’Université du Mans. Cette année, j’ai été recrutée comme enseignante contractuelle en histoire grecque par l’Université de Bourgogne. Si la recherche en histoire antique correspond à ma première passion et à ce que j’aimerais pouvoir faire à l’avenir, je me suis également fortement investie dans la partie pédagogique de mon activité. Ces années m’ont permis de prolonger mon expérience précédente d’enseignement dans le secondaire et mon travail de recherche mais, surtout, de l’enrichir très largement par des apports professionnels et humains.

Depuis ma soutenance de thèse en janvier 2021, j’ai travaillé à la publication de cette dernière sous forme d’ouvrage aux éditions Ausonius de Bordeaux, manuscrit que j’ai pu rendre au printemps 2022. Cette entreprise, par le recul et la réflexion qu’exige le passage de toute thèse à la monographie, a constitué ma priorité en cette première année de post-doctorat. Outre cette monographie à venir, j’ai récemment poursuivi plusieurs pistes de réflexion issues de mon doctorat. La richesse et l’intensité des échanges ouverts par la soutenance de thèse avec les différents membres du jury m’y ont grandement aidée.

Parmi mes recherches actuelles, je m’intéresse en particulier aux formes de guerre qu’ont pu mener les sociétés mycéniennes. Le char de l’âge du Bronze est sans doute l’arme, avec l’hoplite de l’âge du Fer, qui a le plus fasciné la recherche sur la guerre en Grèce ancienne. Les archives en linéaire B de Cnossos ont livré un témoignage saisissant de l’intérêt porté à la production de chars et de roues par le palais crétois, documentation étudiée dans ma thèse. M. A. Littauer et J. H. Crouwel ont montré que l’arme par excellence de la charrerie au Bronze récent était l’arc car les chars étaient utilisés comme des plateformes mobiles, avant de servir à la poursuite des armées en déroute. Or, l’analyse de la céramique mycénienne a conduit ces chercheurs à souligner l’absence d’engagements massifs de chars au combat, à l’inverse de l’iconographie égyptienne ou orientale contemporaines. En outre, la recherche a longtemps pensé que les Mycéniens ne maîtrisaient pas l’arc composite dont la puissance et la portée en avaient fait l’arme privilégiée des charreries orientales du IIe millénaire. On en a généralement conclu que le char ne devait pas avoir joué un rôle militaire dans les sociétés mycéniennes, mais avoir été confiné à des fonctions d’apparat et de prestige.

C’est dans ce contexte que j’ai travaillé sur l’archerie mycénienne d’après les armes (pointes de flèche en bronze, fûts, corne) recensées par les textes en linéaire B et confrontées à un corpus de pointes lithiques étudiées par deux archéologues (M.-Ph. Montagné et L. Rousseau), dans le cadre d’un colloque de l’APRAB tenu en octobre 2020, et dont la publication des actes est attendue en 2022. D’une part, j’ai soutenu à cette occasion que les Mycéniens maîtrisaient la technique de fabrication des arcs composites et qu’on en trouvait la trace dans les textes en linéaire B. D’autre part, j’ai défendu dans ma thèse que le char mycénien avait bien occupé un rôle militaire dans le cadre des armées palatiales, d’après la documentation en linéaire B mais aussi différentes données archéologiques et iconographiques. En somme, ces deux éléments suggèrent que la question de l’emploi à des fins militaires du char mycénien, en lien avec la production d’arcs composites, n’est pas close.

À ce jour, le Corpus of Mycenaean Inscriptions from Knossos demeure l’édition de référence, avec photographies, des tablettes d’argile en linéaire B de Cnossos. Or ces photographies datent des années 1980-90. Disposer de nouvelles photographies des tablettes en linéaire B de Cnossos liées à la charrerie du palais crétois constituerait une condition indispensable pour reprendre l’étude de cette dernière. Le recours à un scanner laser 3D permettrait sans doute de revoir certaines lectures incertaines des tablettes, et fournirait de nouvelles informations concernant les auteurs des textes, mais aussi leurs lieux de découverte au sein du palais. C’est dans cette perspective que je prépare un nouveau séjour d’étude d’un lot de documents en linéaire B sur la charrerie cnossienne, et conservés au musée d’Héraklion en Crète. À moyen terme, il s’agirait de produire un ouvrage rassemblant les photographies, une traduction et un commentaire historique de cent tablettes cnossiennes liées à la charrerie, confrontées à des représentations de chars issues de la céramique mycénienne. Ce projet s’inscrit donc dans une dynamique d’apport scientifique, tout en ayant pour but de rendre plus accessibles les textes en linéaire B à un public de chercheurs, hellénistes comme orientalistes, intéressés par ce problème essentiel qu’est la formation, puis l’entretien, d’un corps de combattants à char par les États de la Méditerranée orientale du IIe millénaire.

AEGES : « Votre thèse porte sur la guerre dans la Grèce ancienne, plus précisément sur les périodes les plus anciennes : le monde mycénien et la Grèce archaïque. Pourquoi le choix de ce thème et de cette chronologie et de ce thème dans cette chronologie ? Quels étaient les principaux enjeux intellectuels et historiographiques de votre travail ?« 

Lola Legrand-Sibeoni : « La guerre est une donnée de premier ordre dans l’histoire des mondes grecs égéens des IIe et Ier millénaires : des Mycéniens, dont la nature supposément militariste a été opposée à une civilisation minoenne perçue comme pacifique, en passant par les “âges obscurs” (XIe-IXe s.) qui auraient connu une violence généralisée mais prépolitique, jusqu’à l’époque archaïque (VIIIe-VIe s.) dont l’hoplite est un personnage essentiel.

On sait comment Aristote établit une relation étroite entre un type d’organisation militaire et une forme de gouvernement politique d’après une réflexion qui part et revient toujours vers l’histoire des cités grecques et où chaque arme (cavaliers, hoplites, rameurs) se trouve associée à une forme de constitution qui connaît sa meilleure et sa pire version (Pol. 4.4 et 6.7). La perspective qu’il ouvre sur les liens entre la forme prise par le régime de la cité-État et les armes dont cette dernière dispose pour conduire la guerre est fondamentale.

Or, la documentation en linéaire B montre elle aussi l’importance de la guerre du point de vue des palais du Bronze récent et interroge la manière dont est organisée la société mycénienne et les formes de guerre qu’elle pratique. Par ailleurs, il est évident que le monde homérique, transmis par les poèmes, est un monde où l’on passe le plus clair de son temps à se battre, et qui est en partie régi par l’activité guerrière de ses protagonistes. Enfin, reprendre la question de ce qu’il est convenu d’appeler la “révolution (ou réforme) hoplitique” du VIIe siècle devait nécessairement constituer l’un des enjeux de ce travail.

La période étudiée comprend donc à la fois les palais mycéniens et toute l’ampleur de l’évolution qui mène à la formation des cités grecques archaïques. Du reste, l’intégration de l’époque mycénienne à l’histoire grecque est aujourd’hui l’une des tendances significatives de la recherche, et l’un des héritages des travaux de Pierre Carlier. S’arrêter à la supposée rupture représentée par les âges obscurs (XIe-IXe s.) empêche, en réalité, d’analyser ces derniers en termes historiques. Ainsi, O. Dickinson a bien montré qu’il fallait embrasser l’intégralité de l’âge du Bronze pour mieux saisir l’époque suivante, tout comme les historiens du haut Moyen-âge ont eu recours au temps long pour éclairer certaines périodes moins bien documentées.

Le choix de la longue durée s’est avéré décisif au cours de mes recherches en ce qu’il permet de considérer en termes historiques l’importance de l’infanterie dans les sociétés mycéniennes et la mise au point de la guerre hoplitique au cours des VIIIe-VIe siècles, avec toutes les mutations qu’elles impliquent.

Pour ce faire, il a non seulement fallu dépasser les périodisations chronologiques généralement admises, mais aussi réhabiliter ceux qui avaient été placés dans l’ombre des chars à l’âge du Bronze et dans celle des hoplites à l’âge du Fer.

Je pense en particulier à l’existence et au rôle d’une infanterie légère, notamment d’une archerie, mais encore aux hommes de guerre, issus du monde grec égéen, qui acquièrent une expérience hors des murs de la cité naissante, entre piraterie et mercenariat, entre razzia et service comme auxiliaires dans les armées orientales de la première moitié du Ier millénaire.

En somme, j’ai voulu appréhender la guerre en Grèce égéenne en lien avec les développements économiques, sociaux et politiques de la Méditerranée orientale contemporaine, pour mieux prendre la mesure des transferts technologiques et culturels qui ont eu lieu en son sein.

Il y avait donc, pour chacune des périodes composant la longue durée prise en compte, des problèmes laissés en suspens ou en cours de renouvellement. Par conséquent, j’ai voulu étudier l’infanterie mycénienne en lien avec la réforme hoplitique archaïque dans la perspective de reprendre les questions laissées en suspens sur la charrerie et plus largement sur les armées mycéniennes, le rôle et le statut socio-économique des hommes de guerre, leur mode de conscription, de service et d’entretien, le tout constituant un premier pas vers une histoire de l’infanterie dans l’histoire des mondes grecs dont la révolution hoplitique, quelle qu’en soit la réalité, forme un épisode. Ces différents ordres de questions imposaient d’aborder la guerre comme un fait social total et de rechercher l’articulation entre les faits suivants :

  • Le poids et le rôle économique de la guerre, depuis les aspects techniques jusqu’à la fourniture des armes par l’État ou leur achat par les combattants, les lieux de fabrication, l’importance relative du métal, le rôle de l’apparition du fer ;
  • La conduite et les objectifs de la guerre, les tactiques employées d’après les textes, les images et les armes. La guerre de conquête existe-t-elle, alors que son existence a été niée, par exemple, pour les cités archaïques ? Quel est le rapport entre la guerre et les formes de conflit privé et de piraterie : des razzias mycéniennes en Asie mineure jusqu’aux pirates des VIIIe-VIIe siècles qui se font parfois mercenaires ?
  • La détermination sociale de cette activité. Qui fait la guerre ? Passe-t-on simplement de l’obligation du paysan mycénien au devoir exalté du citoyen-paysan ? Quelles sont les formes de professionnalisation, quel est le rapport de l’armée à la communauté ? Enfin, la guerre est-elle un phénomène endémique ou exceptionnel au sein de ces sociétés grecques ?

Ces ensembles de questions ne pouvaient, bien entendu, être traités de manière exhaustive dans ma thèse. Mais ils ont formé l’horizon théorique de la question centrale de mon travail, celle du rapport entre les communautés grecques et la guerre, vu notamment à travers la question de l’infanterie isolée ci-dessus. Ces observations conduisent à réfléchir au lien entre pouvoir politique et pouvoir militaire au sein de ces sociétés. »

AEGES : « Vous avez travaillé sur des sources particulières. Pouvez-vous les présenter, en souligner les traits spécifiques. Quelle a été la place des textes et celle de l’archéologie ? À quelles difficultés avez-vous été confrontée ? »

Lola Legrand-Sibeoni : « Le nombre et la diversité des sources mobilisables pour appréhender la guerre en Grèce entre 1400 et 500 a.C. constituent un avantage mais aussi un défi. Ma thèse repose sur un inventaire aussi complet que possible des sources écrites et sur un certain nombre de dossiers archéologiques et iconographiques, choisis selon leur intérêt propre, mais aussi selon le renouvellement inégal qui anime les différents champs de la recherche.

Les palais mycéniens ont subi entre le XIVe et le début du XIIe siècle des destructions qui nous ont conservé quelques milliers de tablettes d’argile cuites par le feu, corpus semblable à un instantané pris à la veille de leur disparition.

Deux problèmes ressortaient tout particulièrement de la nature des tablettes d’argile en linéaire B et des axes privilégiés par la recherche. D’une part, la préférence donnée aux hommes de la charrerie de Cnossos et aux troupes réquisitionnées pour la marine messénienne d’après les textes de Pylos. On comprend que ces deux problématiques ont fort affaire avec les poèmes homériques, que l’on pense au Catalogue des vaisseaux ou aux héros qui se rendent en char sur les champs de bataille de l’Iliade. Charrerie et marine militaire ont donc longtemps retenu l’intérêt des historiens, tandis que l’infanterie est restée en marge d’une réflexion globale sur la guerre à l’époque mycénienne. D’autre part, la destruction des palais, encore souvent perçue comme définitive et brutale, ainsi que le caractère lacunaire des tablettes accidentellement conservées, ont contribué à faire des affaires militaires mycéniennes le révélateur, voire l’appendice, d’une situation de crise aiguë.

Or, si les palais ont disparu à la suite d’un conflit social interne, d’une guerre entre royaumes ou d’une invasion extérieure, les données à notre disposition éclairent-elles des administrations mobilisées par un effort de guerre exceptionnel ou bien un modèle de gestion des ressources militaires, conforme aux dispositions et normes habituelles de ces États du Bronze récent ?

Les deux premiers chapitres de ma thèse constituent donc une analyse historique de la guerre au temps des palais mycéniens fondée sur l’ensemble des textes en linéaire B, dont j’ai rapproché quelques dossiers de nature archéologique et iconographique.

Entre le monde des palais, qui s’efface à partir des décennies 1200-1170 a.C., et celui des poèmes homériques qui marque l’aube de l’époque archaïque, se placent quelque quatre siècles de transformations.

Après un cruel manque de textes long de plusieurs siècles, les épopées homériques constituent une source de première importance dans la perspective d’une étude de la transition entre les âges dits obscurs et les problèmes liés à la réforme hoplitique. Cette dernière serait la marque de cette supériorité militaire décrite par Hérodote à propos de la cité grecque de Cyrène contre les Égyptiens et à propos des “hommes de bronze” recrutés par les États orientaux, notamment les Saïtes (Hérodotes, 2.152-154). Mon travail s’est donc appuyé sur l’ensemble des sources écrites archaïques ou relatives à l’archaïsme, dont on ne saurait trop souligner la diversité, et parmi lesquelles on peut compter les épopées, les œuvres d’Hésiode, certaines traditions hérodotéennes, mais aussi les fragments conservés de la poésie lyrique et élégiaque, ainsi qu’un certain nombre d’inscriptions, c’est-à-dire toutes les sources textuelles issues du monde grec et susceptibles d’éclairer la perception de la guerre et des hommes qui la mènent entre VIIIe et VIe siècles.

Il existe, d’autre part, un ensemble de données archéologiques indispensables pour étudier la guerre tout au long de cette période. Elles sont, tout comme les sources textuelles, très diversement réparties selon les siècles et relèvent de plusieurs catégories.

En premier lieu, l’étude d’un certain nombre de dossiers iconographiques occupe une place privilégiée dans ma thèse, en raison des questions relatives aux acteurs de la guerre, à ses techniques, voire à ses représentations et à ses valeurs, que ce type de sources permet de poser. Les images fonctionnent, dans une certaine mesure, comme les textes. On constate une disparition quasi-totale de l’iconographie au Protogéométrique et au Géométrique ancien et moyen, avant le retour de l’image au VIIIe siècle en même temps que l’écrit. Les scènes figurées qui refont leur apparition durant le Géométrique récent représentent régulièrement des cortèges conduisant le mort sur un char jusqu’à son lieu de crémation ou d’inhumation, mais aussi des scènes de combats navals ou terrestres, ainsi que des défilés militaires. Ces sources ouvrent toute une série de questions quant à la réalité historique à laquelle elles se réfèrent, à la place dévolue à la fonction guerrière au sein de ces communautés, et aux hommes qui font partie de ce qui apparaît comme une élite militaire. Le char, et plus globalement le lien entretenu avec la guerre, semble avoir à tout le moins conservé une forte valeur symbolique aux yeux de cette élite entre âges dits obscurs et époque archaïque.

Dans un deuxième temps, les armes constituent un autre type de sources archéologiques de premier ordre. Ces armes sont majoritairement associées à des contextes funéraires plutôt qu’à des sites d’habitat. En ce qui concerne le matériel découvert en contexte funéraire aux âges obscurs, il faut noter que sa relative pauvreté, y compris dans les tombes athéniennes du XIIe au IXe siècle, a contribué à forger l’image de pauvreté, mais aussi de repli sur soi des localités du monde égéen, éléments supposément caractéristiques de cette période depuis les années 1970. Mais si ce contexte funéraire paraît pauvre en comparaison de celui que l’on connaît pour l’époque mycénienne, il n’en demeure pas moins avoir été réservé à une poignée d’individus. La composante militaire (des armes à Lefkandi par exemple) est alors bien présente dans les tombes des plus riches. La disparition des armes dans les tombes et leur dépôt en remplacement dans les sanctuaires à partir du VIIe siècle indique que la démonstration du pouvoir change de scène, ainsi que la valeur accordée aux armes. Dès lors, j’ai eu ponctuellement recours à ce type de sources pour appréhender ce monde de l’insécurité qui commencerait avec la fin supposée du monopole de la violence exercée par les États mycéniens, et l’essor de la piraterie et du brigandage, phénomènes marquants de la période post-palatiale mais aussi des VIIIe-VIe siècles.

En dernier lieu, un autre type de sources auxquelles j’ai eu ponctuellement recours concerne les zones de production dans les sites d’habitat, la présence de productions métalliques bien documentées du Xe au VIIe siècle inclus constituant une des problématiques de fond pour appréhender l’évolution de la guerre en Égée. Je pense, par exemple, à la question des “quartiers (dits) spécialisés”, récemment reprise par A. Mazarakis, c’est-à-dire des lieux de production métallurgique au sein des communautés de l’âge du Fer grâce à une comparaison entre l’Attique et l’Eubée à partir des fouilles d’Oropos. A. Mazarakis suppose l’existence d’édifices polyvalents à Oropos, plutôt que des locaux exclusivement dédiés à l’activité métallurgique, ainsi que la présence de résidences appartenant à des membres de l’élite sociale d’Oropos au sein de ces quartiers dits artisanaux. C’est une question fortement débattue, mais dont on peut espérer beaucoup grâce au renouvellement en cours des données archéologiques. On peut par exemple évoquer la découverte d’un important atelier sidérurgique en 2019 par F. Gaignerot-Driessen au sommet du massif de l’Anavlochos en Crète orientale. Ce site a révélé un très vaste “Quartier de la Forge”, dont le mobilier céramique permet de dater l’activité entre le milieu du VIIIe et le début du VIIe siècle. Les indices stratigraphiques et architecturaux rendent alors compte d’une intense activité de production, notamment d’objets en fer.

Le développement de la métallurgie du fer en Crète, île à la position stratégique, montre à quel point la création des armes hoplitiques ne peut être scindée, séparée des évolutions technologiques qui ont eu lieu à cette période au sein du monde méditerranéen oriental. Or, la mise au point originale de la panoplie hoplitique en terre égéenne constitue un élément central dans les théories liées à la réforme hoplitique des VIIIe-VIIe siècles. De ce point de vue, j’ai analysé un certain nombre de dossiers archéologiques extra-égéens, par exemple une petite série de casques ourartéens, anatoliens et assyriens réalisés en fer à partir d’une seule feuille de métal travaillée, technique censée caractériser le casque proto-corinthien à partir du VIIIe siècle et donc liée à l’idée d’une naissance de l’armement hoplitique sans apport extérieur. Ces différents éléments m’ont conduit à interroger le rapport entre élite et production métallurgique, c’est-à-dire entre une élite sociale, une activité (la guerre) et les conditions matérielles requises par ces dernières.

Les trois ensembles de sources archéologiques mentionnés (armes, images et lieux de production) ont donc été variablement sollicités selon les périodes étudiées.

S’il faut reconnaître que le matériel disponible pour évaluer la période comprise entre le XIIe et le IXe siècle reste modeste en comparaison de la quantité et de la qualité des données disponibles pour traiter de l’âge du Bronze récent, ou de la période archaïque suivante, l’important renouvellement des données archéologiques de ces dernières décennies peut être souligné. Ce renouvellement, en particulier pour les âges dits obscurs et l’époque archaïque, doit permettre de réévaluer les ruptures et continuités entre l’époque mycénienne et le seuil de l’époque classique en mettant l’accent sur l’évolution du rôle et du statut de ceux qui font la guerre au sein des sociétés, et en mettant également en relation les capacités de production d’armes de ces sociétés avec la place que les combattants y occupent, notamment l’existence de big men et d’élites guerrières.

Enfin, en relation étroite avec les sources issues du monde grec égéen, j’ai fait le choix d’un certain nombre de dossiers textuels, épigraphiques, archéologiques et iconographiques en provenance du Proche-Orient, d’Anatolie et d’Égypte, de la seconde moitié du IIe millénaire au Ve siècle inclus.

Comparer les palais mycéniens avec les réalités orientales est une démarche courante chez les mycénologues. Elle est encouragée par la proximité des structures palatiales entre Mycènes, Cnossos, Ougarit et Nuzi, par exemple. Cette approche a déjà fourni de nombreux apports à la recherche et la guerre s’avère, à cet égard, un domaine de réflexion tout à fait prometteur pour une histoire du rapport entre armées et organismes palatiaux au Bronze récent.

Au début du Ier millénaire, les sources néo-assyriennes, textes et bas-reliefs en particulier, m’ont permis d’appréhender la constitution d’armées de plus en plus spécialisées qui voient naître et se renforcer divers corps d’infanterie aux dépens de l’ancien corps d’élite de combattants à char. La mise en contact de Grecs, parmi d’autres populations méditerranéennes, avec ces armées proche-orientales et leur intégration comme auxiliaires spécialisés, amène à réfléchir à l’élaboration des différentes armes d’une panoplie de fantassin lourd qui connaît un succès croissant au sein du bassin méditerranéen oriental, et pas seulement en Grèce, entre IXe et VIe siècles. Je pense en particulier aux casques à crête, mais aussi aux boucliers ronds et à l’emploi de lances d’estoc. Du côté des images, le succès rencontré par une vaisselle métallique d’origine phénico-chypriote auprès des élites grecques et étrusques des IXe-VIIe siècles et les liens qu’elle entretient avec l’univers de la guerre assyrien conduisent à réinterroger les concepts d’acculturation et d’art orientalisant. En somme, la reprise des échanges, avec leur lot d’emprunts et d’innovations, est d’une extrême importance pour considérer les évolutions de la guerre en Grèce égéenne tout au long de cette période.

Un autre exemple de sources étudiées dans ma thèse concerne le récent déchiffrement de l’écriture carienne. Il offre la possibilité de rapprocher les stèles caromemphites de la nécropole de Saqqara et autres inscriptions cariennes d’Égypte des graffites grecs, chypriotes et phéniciens laissées dans le pays par des hommes de guerre étrangers au cours de l’époque archaïque, en lien avec les textes produits par les autorités saïtes au sujet de ces auxiliaires parmi lesquels elles ne distinguent nullement les Grecs des autres populations égéennes. J’ai également réalisé une revue exhaustive des sites et du mobilier céramique d’Égypte pour lesquels une présence mercenaire grecque, carienne, phénicienne ou autre a été supposée. Ces différentes sources permettent d’envisager l’existence d’un milieu cosmopolite dans lequel s’épanouit, à partir de Psammétique Ier, un “mercenariat” méditerranéen qui est loin de se limiter aux seuls “hommes de bronze” grecs d’Hérodote. Dès lors, la sélection de textes, d’images et d’objets en provenance des mondes orientaux s’est avérée indispensable pour donner tout son sens à la démarche qui veut rendre le monde grec égéen à la Méditerranée orientale des IIe et Ier millénaires. »

AEGES : « La question de la guerre est l’objet d’un profond renouvellement en histoire, notamment dans le contexte académique anglo-saxon. L’histoire de l’Antiquité n’échappe pas à ce renouvellement. Comment avez-vous intégré les problématiques récentes ? Avez-vous aussi utilisé des questionnements ou des grilles d’analyse élaborés pour d’autres sciences humaines ? »

Lola Legrand-Sibeoni : « Ma thèse s’inscrit dans le sillage scientifique des war studies / études sur la guerre, en ce que cette approche institue la guerre en objet d’étude complexe qui n’est en rien réductible à de l’histoire militaire ou à de l’analyse stratégique, mais qui implique au contraire l’histoire, la géographie, l’économie, la sociologie, tout en ayant recours à la très grande diversité des sources disponibles pour l’appréhender.

Dans mon travail, outre l’importance donnée au temps long pour étudier la guerre en Grèce ancienne, j’ai tenté de dépasser un second obstacle. Ce dernier tient aux frontières géographiques et culturelles dans lesquelles on emprisonne bien souvent l’histoire des mondes grecs entre âges obscurs et formation des cités archaïques. Ce postulat se fonde en partie sur l’héritage des études modernes qui ont divisé les sociétés anciennes par aire culturelle, tout en faisant du monde grec le moule originel de toute civilisation.

Or, si l’hoplite est une invention ex-nihilo de la polis grecque du VIIe siècle, comment comprendre l’importance considérable qu’acquièrent, entre la fin du IXe et celle du VIIIe siècle, certains corps de fantassins, lourds et légers, au sein des armées néo-assyriennes, armées que côtoient un certain nombre d’hommes de guerre grecs parmi d’autres populations de la Méditerranée orientale contemporaine ?

Au Ve siècle, Hérodote fait de l’armement hoplitique, celui des “hommes de bronze”, la condition sine qua non de l’embauche de Grecs par le premier des Saïtes, Psammétique Ier (664-610). Si la recherche a bien établi que des soldats égéens étaient présents dans les armées “orientales” contemporaines, on s’intéresse rarement à l’ensemble formé par les divers contingents recrutés par ces états-majors et des raisons communes à leur embauche. La posture helléno-centrée véhiculée par la tradition d’Hérodote à Xénophon sur ces hommes de guerre engagés sur les champs de bataille d’Orient ou d’Égypte a sans nul doute influencé les modernes dans ce sens[1].

On constate ainsi que nombre de travaux consacrés à ce qu’on a pu appeler le “mercenariat” égéen en viennent à séparer l’élément grec des autres populations présentes au sein des mêmes armées, c’est-à-dire à le détacher artificiellement du milieu dans lequel il évolue de toute évidence. J. Zurbach souligne bien les biais induits par une telle lecture historique lorsqu’il pose le problème en ces termes : “de quel droit et sur quels critères sépare-t-on un mercenaire ionien d’Égypte de son collègue carien, pour le mettre dans le même objet historique qu’un Eubéen de Pithécusses[2] ?”.

De fait, à ne traquer que les seuls Grecs présents dans les armées des empires néo-assyrien, néo-babylonien ou de la dynastie saïte, on ne découvre finalement que ce (et ceux) que l’on se donne les moyens d’apercevoir.

Dès lors, reprendre la question de l’émergence et de la croissance de divers corps d’infanterie en Méditerranée orientale, du IXe au VIIe siècle, a constitué l’un des principaux enjeux de mon travail.

Pour ce faire, il s’est d’abord agi d’adopter le point de vue des états-majorsassyrien, babylonien et saïte sur ces hommes de guerre étrangers, c’est-à-dire d’interroger le milieu et les déterminants de l’émergence d’une infanterie diverse, tout en rendant les Grecs à ces contingents pluriethniques et à leurs sociétés d’accueil pour prendre du recul vis-à-vis de la vieille idée d’une guerre hoplitique longtemps pensée comme une création intrinsèquement originale du monde grec, liée aux cadres de la cité-État. En somme, je me suis penchée sur les sociétés dans lesquelles évoluent ces auxiliaires plutôt que directement sur ces derniers, voire sur un seul contingent ethnique (i.e. grec).

Une telle perspective a nécessité d’établir quels fantassins ont pu être recrutés au sein de quelles armées de Méditerranée orientale, en fonction de quelles évolutions voire de quelles motivations de la part de ces dernières, sur la longue durée comme de façon plus ponctuelle. Un autre point au cœur de mon travail a concerné les compétences en construction navale et en navigation maritime qui semblent avoir particulièrement intéressé ces États pour le recrutement de diverses populations méditerranéennes, dont des Grecs et des Cariens parmi bien d’autres. Cette démarche a pu s’appuyer sur le développement en cours des études cariennes, grâce au déchiffrement récent de l’écriture carienne et sur celui, concomitant, des travaux de géographie historique sur la Carie des hautes époques. Ce travail a également bénéficié des progrès réalisés dans l’édition et la compréhension de la documentation néo-assyrienne qui ont engendré un essor significatif des études sur les armées et la guerre néo-assyriennes.

En retour, l’échelle méditerranéenne s’est avérée précieuse, sinon décisive, pour appréhender l’essor d’une infanterie diversifiée, notamment lourde, en Grèce au cours des VIIIe-VIe siècles. Cette démarche visait à saisir et restituer les développements de la guerre en Grèce égéenne au sein d’une histoire plus vaste, celle d’un monde méditerranéen oriental qui connaît d’intenses dynamiques de contacts, d’échanges et de transferts au début du Ier millénaire. »

AEGES : « Vous abordez ces questions sur la longue période. Quels sont les principaux changements techniques que l’on peut identifier ? »

Lola Legrand-Sibeoni : « Dans un premier temps, je me suis penchée sur les textes qui éclairent la charrerie mycénienne du palais de Cnossos, outre les documents issus d’autres sites qui témoignent çà et là de ce corps d’élite. Un but secondaire fut d’établir certains faits, notamment à propos des séries Sc, Sd, Se, Sf, Sg et So de Cnossos, pour réenvisager la place des auteurs de ces textes dans la gestion administrative du palais et éclairer l’existence d’une branche de l’appareil palatial dévolue à l’organisation d’une armée permanente. Dans un second temps, il s’est agi de confronter la documentation disponible sur la marine et l’infanterie des palais. Ces deux chapitres m’ont permis d’étudier les structures mycéniennes de la guerre, à savoir les relations entretenues par le palais et l’économie, d’après les questions liées à l’approvisionnement en métaux et autres matériaux pour les équipements militaires, le statut des artisans spécialisés dans cette industrie, mais aussi la guerre elle-même en tant qu’activité économique pour le palais et source de revenus et de statut social pour les hommes qui la conduisent.

Cette dernière série de questions interroge bien sûr l’origine prétendument militaire, voire la nature militariste, de la civilisation mycénienne longtemps opposée au caractère soi-disant pacifiste de ses prédécesseurs minoens.

De ce point de vue, le phénomène des “tombes (dites) de guerriers”, caractéristique du Bronze récent, peut être rapproché de la comptabilité des palais. Les plus riches de ces tombes monopolisent en effet tout l’éventail des armes disponibles d’après les textes en linéaire B : pointes de flèche et de lance, épées et dagues, réalisées dans des matériaux précieux grâce à la mobilisation de savoir-faire hautement spécialisés.

La surenchère d’armes ouvragées dans les tombes les plus riches de la seconde partie du IIe millénaire incite à penser que le dépôt cumulé de ces dernières a pu être nécessaire pour signaler l’appartenance du défunt aux plus hautes sphères du palais, c’est-à-dire à l’élite mycénienne, sans aucunement être le gage d’une activité militaire de sa part.

Le prestige social, économique et donc militaire qui est associé à ces dépôts funéraires à partir du Bronze moyen rejoint celui qui est lié à la charrerie des sociétés mycéniennes comme proche-orientales du IIe millénaire. Ce phénomène, caractéristique de la période, se conjugue à la fascination des modernes pour mieux faire disparaître l’infanterie, pourtant bien présente dans les textes et les tombes, des études sur la guerre du monde égéen. La question de la charrerie mycénienne, abordée dans le premier chapitre, est donc représentative de ce problème général.

Le fait que les armées mycéniennes ne se résumaient pas à l’élite des hommes à char est important en soi. D’une part, parce que le palais semble superviser un artisanat hautement développé et diversifié qui dépasse largement les frontières de la seule production de chars. D’autre part, parce que nous avons trop tendance à considérer l’émergence de l’infanterie lourde dans les strictes limites du monde grec du Ier millénaire qui font de l’hoplite le produit ex-nihilo de la cité en formation au VIIIe siècle.

L’infanterie du Bronze récent est mobilisée par le biais d’un grand nombre de relais qui vont du palais mycénien de Pylos à la localité côtière et à la communauté lorsque celui-ci procède à la conscription de certains hommes pour le service dans la marine. D’autres catégories de soldats émergent encore des textes en linéaire B qui semblent tantôt entretenir un rapport de dépendance avec le palais, dont la contrepartie serait peut-être l’exercice de certains métiers ou la détention de tenures, tantôt avec de grands propriétaires fonciers qui semblent avoir été obligés de fournir des hommes au palais, tout comme ils lui devaient certains impôts et obligations diverses. Entre les officiels du palais, les officiers de l’état-major, les guerriers des contingents à chars et les rameurs et fantassins de diverses origines socio-professionnelles : le champ social des armées mycéniennes est bien plus vaste qu’on ne le dit souvent.

Ainsi, l’existence de lances destinées à “la piétaille”, dont nous ignorons ce qui les séparait des autres lances conjointement enregistrées par l’administration, tout comme l’intérêt du palais cnossien pour la corne destinée à la fabrication de l’arc composite, se conjuguent sans doute pour nous montrer une certaine spécialisation de l’infanterie au sein des royaumes mycéniens.

Saisir cette infanterie en action n’entraîne pas une minimisation de l’importance du char et du rôle socialement dominant de ce contingent d’élite des sociétés mycéniennes. En revanche, se restreindre aux seuls combattants à chars nous empêche de concevoir la guerre à l’âge du Bronze, en tant que sphère de production artisanale, mode d’accumulation de richesses et corps social complexe. Il faut donc accorder leur place à l’existence de véritables troupes de fantassins conscrits à l’époque mycénienne dont le palais assure l’essentiel de l’équipement, l’entretien et le suivi des combattants.

Les sources du VIIIe et celles du début du VIIe siècle attestent l’existence d’évolutions complexes en cours au sein des communautés grecques héritières des âges dits obscurs.

Les scènes de la céramique géométrique attique, ainsi que celles des deux amphores du dernier quart du VIIIe siècle découvertes dans le polyandrion de Paros, font penser que l’aristocrate grec de cette époque se définit d’abord par son monopole sur les armes et qu’il a dû en être ainsi dans la période précédente. Ces armes sont variées : épée, lance, javeline, arc se côtoient sur les vases, tandis que leurs détenteurs ne semblent pas observer une hiérarchie interne dictée par ces dernières. Les archers peuvent être équipés d’armements défensifs, parmi lesquels on rencontre les premières occurrences du casque proto-corinthien (ceinturon de Fortetsa ; amphore de Paros). Ils peuvent aussi être montés à cheval ou à char d’après les mêmes images. Tout ceci doit en partie nous permettre d’éclairer les communautés des XIe-IXe siècles.

Les armes sont les instruments d’une élite sociale dans les textes homériques, tandis que la métallurgie du fer semble avoir été l’objet d’un contrôle social important sur plusieurs sites (Érétrie et Oropos, en particulier). Ce dernier fait, outre le cimetière de la Toumba qui s’organise sur une dizaine de générations autour du fameux Heroôn de Lefkandi, nous amène à penser que les communautés des âges obscurs connaissent des formes de hiérarchisation sociale interne qu’accompagnent probablement de fortes inégalités. L’accumulation de richesses permet en même temps à cette élite eubéenne de rétablir les contacts avec le bassin méditerranéen oriental pour se fournir en matières premières inaccessibles localement et en objets de prestige avec lesquels elle se fait inhumer.

Cela signifie encore que les armes sont un monopole de cette élite et que les paysans des communautés protogéométriques, mais aussi de celles qui en sont les héritières au VIIIe siècle n’ont pas eu, dans un premier temps, facilement accès aux armes nouvellement fabriquées en fer. On constate du reste que l’usage du fer, plus accessible que le bronze, se répand à grande vitesse à la fin des siècles obscurs dans le domaine de la production d’armes. Enfin, il faut prendre la mesure des armes qui laissent très peu de traces, parmi lesquelles on doit compter l’arc et la fronde.

Les références homériques à une infanterie légère armée de javelines, à une archerie et, à quelques reprises, à des frondeurs mettent l’accent, par un effet de clair-obscur, sur le lourd équipement défensif dont se parent les héros au début de l’époque archaïque. Certaines évolutions sont alors probablement à l’œuvre permettant, à terme, l’armement de couches plus modestes des communautés grecques. Enfin, un dernier élément doit être souligné : le contrôle des métaux et des armes par les élites des communautés entre âges obscurs et époque archaïque ne signifie pas que ces dernières n’aient pas pu à leur tour équiper des hommes de condition modeste, temporairement et partiellement, lorsqu’elles sollicitaient leur participation à des expéditions militaires. L’Odyssée peut décrire la grande salle du manoir d’Ulysse où les armes peuplent les murs, tandis qu’un fragment d’Alcée fait la description d’un véritable petit arsenal. L’exhibition d’un nombre significatif d’armes sert bien sûr des fins ostentatoires. Cependant, ces armes sont bien là pour permettre d’équiper les hommes des expéditions de razzia conduites par un aristocrate qui, accompagné de ses compagnons, ne pourrait les mener sans ces rameurs-combattants anonymes.

On doit en rapprocher le phénomène des armes déposées dans les tombes qui s’amorce à partir du Xe siècle et peut privilégier le dépôt d’une pointe de lance ou d’une dague isolée, sinon leur combinaison, tandis que la pratique d’une association de deux ou trois pointes de lances ou de javelines se répand à partir des années 900 et se généralise au cours de la période qui s’étend jusqu’à la fin du VIIIe siècle. Cette caractéristique, qui peut être plus ou moins prononcée selon les régions, différencie radicalement cette pratique de celle qu’attestent les tombes dites de guerriers de la seconde moitié du IIe millénaire. En outre, le phénomène des “tombes de guerriers”, dont la dénomination sert l’idée d’une pratique bien établie et unique entre Xe et VIIIe siècle, a sans doute considérablement varié selon des dynamiques locales et ponctuelles, mais aussi régionales et qui doivent être considérées sur un temps plus long.

À l’inverse d’une histoire des âges obscurs qui serait celle de communautés prépolitiques, disséminées et ne connaissant pas la guerre à proprement parler puisqu’en l’absence de structures étatiques il n’existerait plus de monopole de la violence, certains indices attestent la présence d’élites assez stables, avec la possibilité d’accumuler des richesses et d’entretenir certains échanges avec la Méditerranée orientale, enfin le contrôle qu’elles exercent sur la nouvelle technologie du fer. Il faut donc penser que les âges obscurs ont pu connaître des inégalités sociales fortes et que, dans certaines communautés, l’élite a pu s’assurer le monopole de la production et de la possession des armes, au point que le dépôt d’une ou deux armes en soit venu à constituer un marqueur social en soi.

Bien sûr, le rapprochement de ces deux phénomènes funéraires bien distincts fait immédiatement ressortir l’image d’une société des âges obscurs plus pauvre que celle du Bronze récent et qui connaît un degré de spécialisation des savoir-faire bien moindre. C’est en partie ce qui explique que le matériel des tombes de l’élite des Xe-IXe siècles se réduise le plus souvent au dépôt d’une arme ou de deux pointes de lances, c’est-à-dire qu’une seule arme ou une seule catégorie d’armes dans la tombe puisse suffire à marquer l’appartenance sociale du défunt. Il est tentant de penser que cette arme signale dans le même temps un rapport privilégié avec l’activité guerrière, si cette dernière est bien le monopole de l’aristocratie des âges obscurs, comme on le pense.

D’après les textes épiques, les élites de ces communautés peuvent recourir à toute la panoplie d’armes disponibles, qui va de l’arc à la lance d’estoc en passant par l’épée et la javeline, puisqu’elles constituent ensemble ses attributs spécifiques à l’exclusion des catégories sociales plus modestes.

L’arc côtoie, entre les IXe et VIIe siècles inclus, l’épée et la lance sur le champ de bataille de la guerre en Grèce ancienne. C’est une arme dont certains héros de l’épopée peuvent se vanter d’être experts et être réputés en tant que tels, de même que des contingents entiers. Or, cette arme est progressivement reléguée à l’arrière-plan de la guerre dans la plupart des cités des VIIe et VIe siècles, à l’exception notable de la Crète. Cependant, cette relégation sociale ne signifie pas sa disparition générale de la réalité militaire : l’arc et les troupes d’archerie continuent à jouer un certain rôle dans la guerre durant toute l’époque archaïque. En fait, les sources qui mettent elles-mêmes l’accent sur le fantassin lourdement armé à la césure des VIIe-VIe siècles, reconnaissent ici ou là la présence discrète d’une infanterie légère et, notamment, d’une archerie.

Une évolution sensible a donc eu lieu dans le domaine de la perception de l’arc et de son utilisateur : d’une arme individuelle et, très probablement, employée par des aristocrates qui peuvent alternativement se battre avec l’épée, la lance d’estoc ou la javeline, elle devient une arme de masse, diminuée et dépréciée, sinon mineure.

Il faut donc restituer le choix d’une mise en valeur de la panoplie du fantassin lourd, riche en bronze et en fer, de la part des aristocraties grecques archaïques à son cadre méditerranéen qui voit l’essor généralisé d’une infanterie et aux conflits sociaux et politiques de ces communautés qui ont construit l’histoire des cités grecques d’époque archaïque. »

AEGES : « On a pu parler de « révolution hoplitique » au VIIIe s., c’est-à-dire d’un changement à la fois technique, tactique et idéologique aux profondes et durables conséquences. Quelle est votre position sur ce point ? Par ailleurs, dans quelle mesure le conflit guerrier joue-t-il un rôle dans les transformations communautaires qui, dans la première moitié du Ier millénaire, voient l’émergence des cités ? ? »

Lola Legrand-Sibeoni : « La recherche sur les origines de l’hoplite grec a pu, paradoxalement, mettre au goût du jour un certain intérêt pour l’histoire militaire archaïque et, en même temps, confiner les développements des âges obscurs et des VIIIe-VIe siècles au rôle d’histoire-appendice de l’hoplite grec d’époque classique. Le concept de “révolution hoplitique”, qui posait à l’origine le problème des évolutions sur le temps long et des bouleversements sociaux et statutaires survenus au cours des VIIIe-VIe siècles, a abouti à une vision assez figée, un siècle plus tard, qui fait de l’hoplite un univers indépassable, se substituant à l’écriture d’une véritable histoire militaire archaïque.

On constate cependant la diversité des armes employées sur un même champ de bataille dans l’Iliade, ce dont témoignent également les scènes militaires des vases géométriques attiques et pariens, ainsi que la relative variété des armes déposées dans les tombes selon les régions, phénomène qui marque toute la période du Xe au VIIIe siècle inclus. Ces éléments pris ensemble sont au cœur de la question homérique et de la naissance d’une infanterie lourde grecque au Ier millénaire.

De ce point de vue, les éléments de la panoplie à l’époque de leur développement, c’est-à-dire entre VIIIe et VIIe siècles, deviennent un nouveau marqueur social et militaire de certaines aristocraties grecques plutôt qu’ils n’attestent le développement abouti de la phalange hoplitique. L’hoplite lourdement armé des VIIe-VIe siècles est avant tout le parangon d’une partie de l’aristocratie des cités grecques qui, quand elle ne se rend pas sur le champ de bataille à char ou à cheval, revendique le port de cette panoplie coûteuse.

Ainsi, la présence récurrente des cnémides et leur mise en valeur par l’imagerie attique du VIe siècle peut sans doute servir d’indice. Cet élément traditionnel de la panoplie est, en effet, l’un des premiers à avoir disparu à l’aube du Ve siècle. Il y a de fortes chances que les cnémides, tout comme les protège-chevilles, aient servi d’élément de signalement, dans l’iconographie archaïque, pour la panoplie de bronze. On connaît les exemplaires d’Olympie qui sont précisément les mêmes que ceux représentés par les peintres attiques du VIe siècle : ce sont, avant tout, des objets d’apparat et de prestige. Pris ensemble, ces éléments marquent le monopole revendiqué par une aristocratie grecque sur la guerre d’époque archaïque, en dépit du fait qu’elle ne la mène pas seule, bien au contraire.

Le VIIe siècle paraît décisif de ce point de vue. L’aristocrate, celui des images et des textes que nous avons étudiés, se présente alors sous les traits d’un guerrier détenteur d’armements défensifs et d’un cheval, tout comme il avait pu revendiquer l’usage du char dans l’imagerie de la fin du VIIIe siècle. On constate parallèlement son rejet progressif de certaines armes, à commencer par l’arc et toutes les armes de jet, auxquelles il avait accordé une place assez similaire jusque-là. Dans le même temps, il s’attribue le monopole d’équipements défensifs en métal dont la période marque l’essor.

L’idée d’une période archaïque qui aurait été relativement paisible et dont les conflits auraient été moins violents et plus limités que ceux d’époque classique s’est imposée ces dernières décennies dans l’historiographie sur la guerre en Grèce ancienne. V. D. Hanson évoque ainsi une période de 200 ans traversée par moins d’une douzaine de conflits entre cités, dont les batailles sont en outre ritualisées par l’infanterie hoplitique et, ce faisant, relativement limitées. Cette image contredit ce que nous apprenons des sources des VIIIe-VIIe siècles, à savoir celle d’une période marquée par de nombreuses rivalités entre cités et, encore davantage, par des conflits sociaux et politiques internes aux cités dans lesquels différents groupes sociaux et statutaires ont pris les armes pour soutenir leurs revendications ou s’y opposer. Arcs, frondes, javelines et gourdins : ce sont les armes que nous pouvons imaginer aux mains des acteurs des révoltes paysannes au cours des crises traversées par certaines cités du VIIe siècle.

Par conséquent, d’autres guerriers existent qui emploient d’autres armes et sont à rendre à des couches plus modestes de ces communautés grecques archaïques. L’hoplite n’est jamais seul : ni sur le champ de bataille, ni dans l’iconographie, ni dans les textes, ni dans la culture matérielle dont nous disposons. Bien sûr, le coût modique d’un arc, d’une javeline ou d’une fronde explique que ces armes aient pu devenir celles des masses anonymes les plus modestes des champs de bataille, mais aussi leur disparition plus ou moins prononcée des vestiges, des images et des textes.

Cette évolution de la place de l’arme au cours de la période qui va des âges obscurs à la fin de l’époque archaïque est significativement liée au statut de son détenteur, en lien avec les conflits sociaux et politiques du VIIe siècle. Le discours des sources acte, au VIe siècle, la domination sociale de la lance et du combat rapproché. Néanmoins, les textes et les images fonctionnent ensemble et montrent la présence, certes discrète et marginalisée, de fantassins légers et d’archers qui s’avèrent complémentaires et indispensables à la mise en scène des armes prisées par l’aristocratie grecque et, aussi, à la réalité militaire contemporaine.

F. Lissarrague a montré, entre autres, que celui qu’il nomme “l’Autre guerrier” combat effectivement aux côtés de l’hoplite athénien et non nécessairement contre l’hoplite ou en opposition avec ce dernier. L’appellation donnée à cette catégorie “hors-hoplite” sert précisément à battre en brèche l’idée qu’il existerait une équivalence entre ce dernier et l’étranger ou le barbare. Le commanditaire ou le destinataire des céramiques attiques du VIe siècle est souvent l’hoplite ou, plus exactement, cette partie de l’aristocratie athénienne convertie à l’infanterie lourde, qui appuie dessus son statut social et tient à se représenter sous ses traits. Ce ne sont pas des paysans “moyens”. Du reste, les campagnes de prospection ne les trouvent pas avant la fin du VIe siècle et, même alors, elles ne les trouvent pas partout ni de façon uniforme. Le coût de la panoplie, dont on reconnaît généralement le caractère beaucoup plus ostentatoire à l’époque archaïque qu’à l’époque classique, mais aussi la surreprésentation de ce fantassin lourd dans l’iconographie, comme dans les textes, vont bien dans ce sens : celui d’une couche sociale restreinte aux capacités financières plus que “moyennes”. L’hoplite n’est donc certainement pas à l’origine de ces périodes de stasis que les sources nous permettent d’entrevoir, même s’il en est un des acteurs.

L’Autre n’est pas seulement le guerrier que l’on risque de rencontrer dans les rangs d’une armée adverse, encore moins dans ceux d’une armée étrangère, mais représente toute la diversité des hommes de guerre présents dans les rangs de l’armée grecque archaïque. Cette armée, parfois appelée hoplitique d’après la domination de la figure du fantassin lourd dans les sources à partir de la seconde moitié du VIe siècle, est en réalité mixte du point de vue des armes et diversifiée du point de vue social. Ce constat suggère que les armées grecques ne furent jamais des armées purement hoplitiques, à l’époque archaïque à tout le moins. L’expression de “guerre hoplitique” recouvre donc un ensemble de troupes diversement armées parmi lesquelles les contingents lourds occupent une place dominante que les vases et les textes s’emploient à souligner et justifier à partir du VIe siècle. Du fait de la complémentarité des troupes grecques mise en évidence, le rôle au sens technique et militaire de la phalange hoplitique a cependant bien peu de chances d’avoir été fidèle aux théories qui en font le seul contingent décisif des armées, c’est-à-dire la reine des batailles en tout temps et en tout lieu de la guerre d’époque archaïque.

Les Grecs ont connu, fréquenté, appris des sociétés proche-orientales et saïte, entre autres, l’existence d’armées mixtes, subdivisées en de nombreux corps de troupes diversement armés et aux rôles variés selon les opérations militaires à mener mais aussi d’après leur rôle respectif sur un même champ de bataille ou lors d’un même siège. Ils en ont éprouvé l’efficacité. Dans le monde grec archaïque, les développements politiques, sociaux et économiques de certaines cités, en particulier ceux d’Athènes, Sparte ou Corinthe auxquelles je me suis particulièrement intéressée, ont coïncidé avec la suprématie reconnue à la figure de l’hoplite. Pour autant, l’hoplite n’est jamais seul, bien au contraire puisque ce sont probablement les fantassins légers, les frondeurs et les archers méprisés ou relégués aux marges de la guerre grecque archaïque et, surtout, aux marges de nos sources qui sont susceptibles d’avoir joué un rôle central dans les conflits sociaux et politiques qui forment l’horizon dans lequel la société grecque d’époque classique voit le jour. »


[1] Rollinger, R. (2006) : “The Eastern Mediterranean and Beyond: the Relations Between the Worlds of the ‘Greek’ and ‘Non-Greek’ Civilizations”, in : A Companion to the Classical Greek World, Blackwell Companions to the Ancient World, p. 197 (“The Hellenocentric View of the East”).

[2] Zurbach, J. (2012) : “Mobilités, réseaux, ethnicité. Bilan et perspectives”, in : Capdetrey & Zurbach éd., Scripta Antiqua, 46, p. 271.